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Sempai Kôhai -par Bruno VICAIRE

Chers amis, avec l’aimable autorisation de Bruno VICAIRE, je réédite ici un texte datant du 25 mai 2004 autour du sujet SEMPAI-KOHAI. Ce texte a presque sept ans et sera très certainement complété grâce à l’expérience, la maturité et la compréhension acquises depuis par Bruno. Bonne lecture, amitiés Jean AUGIER

‘Savoir jusqu’où il ne faut pas aller trop loin’

Pratiquant un art martial, tout un chacun est censé avoir une approche, une vague connaissance de cette notion « Senpai-Kôhai ». Simplement parce qu’il apparaît qu’aujourd’hui elle est de plus en plus vague dans la tête des pratiquants, je souhaite mettre noir sur blanc une approche, que j’espère être la plus exhaustive, de cette notion.
Considérons tout d’abord que la pratique d’un art martial japonais dans un univers européen amène une opposition ipso facto, qui si on n’y prend garde, peut empêcher notre progression dans la technique. Cette opposition est d’ordre culturel. Le fondement de la société japonaise est le groupe, celui de la société européenne est l’individu.
Prenant des cours au Japon, prenant des cours enseignés à la japonaise, enseignant à la japonaise, le modus operandi devient le mode japonais. En conséquence de quoi, vis-à-vis du Ninjutsu / Budô Taijutsu / Ninpô dont nous tentons de suivre la voie, la considération du groupe prend le pas sur la notion de l’individu.
Les individus pratiquants s’inscrivent donc dans un groupe, dont l’évolution n’est possible que suivant cette notion de Senpai-Kôhai, naturelle pour un japonais, beaucoup moins évidente pour un européen. Pour une image plus conviviale de la notion de groupe, regardez de nouveau le film ‘Fourmiz’…
« Docteur, j’ai l’impression de n’être rien… Bravo Zed, vous faites des progrès, vous n’êtes rien, la colonie est tout… » Fourmiz
Nous évoluons donc, pour notre progression martiale, dans une mentalité japonaise fondée sur le groupe. Nous pouvons maintenant nous pencher sur ce que sont le Senpai et le Kôhai.
L’ancien et le novice. L’interaction entre les deux donne la notion de Senpai – Kôhai. De quel type est cette notion.Dans quel cadre est cette notion. Un cadre flou non contraignant, ou bien un ordonnancement un peu plus strict ?
Le japonais, de par son histoire culturelle, va définir cette notion comme étant une relation. Cette relation est pour lui un cadre très fort, il n’est pas question de désobéir à une demande de son Senpai. Il va le servir, c’est, pour lui, dans la norme des choses, le Senpai est son modèle, sur lequel il doit conformer son attitude et son comportement, celui qui connaît bien mieux que lui le système dans lequel il évolue. Une relation d’où il n’est admis aucun écart, il peut être dit que pour un esprit occidental, il s’agit d’une Loi. Je préfère parler de la Loi de la Relation Senpai-Kôhai. C’est une Loi qui a des bords souples, qui admet la flexibilité, sur une base fixée par le Senpai et/ou la situation. Un peu comme si il fallait s’adapter à chaque instant. Pour des pratiquants, c’est là chose habituelle, une gymnastique intellectuelle qui ne doit poser aucun problème…
« Senpai et Kôhai ? Une Loi Relationnelle ! » Selon l’acception japonaise, la Loi Relationnelle Senpai-Kôhai est lourde à tout point de vue.
Le Senpai est plus ancien dans le dôjô (école, entreprise, université, association, il en va de même pour les japonais, c’est un fondement culturel)[la répétition est une des bases de l’enseignement]. À ce titre, il est censé connaître les ficelles, les règles, écrites ou non, montrer l’exemple au Kôhai. Il doit être un modèle martial et de comportement (pour les mono-neuronaux amyélinique, à la fois pour les techniques et l’attitude – ie le kamae, mais c’est un autre sujet -).
L’attitude d’un Kôhai envers son Senpai est fondée, caractérisée par la formalité, l’obéissance et la confiance. Au Japon, le Kôhai doit toujours s’incliner devant son Senpai et utiliser le « Keigo » pour lui parler (phrasé poli pour montrer la déférence). Le Kôhai est entraîné à servir son Senpai comme dans un système hiérarchique militaire. Rejeter l’ordre d’un Senpai est considéré comme une impolitesse, une insulte, et comme faisant une rupture dans l’harmonie du groupe. Ce qui n’est pas concevable dans la société japonaise. Donc sur le tatami, puisque le système japonais y est appliqué, ainsi que nous l’avons posé plus haut.
Le système est très comparable à une hiérarchie militaire (si il y en a qui ne sont pas d’accord, je leur demanderais simplement de relire la définition du Bû 武 : militaire). Donc la subordination est basée sur la confiance et le respect, car le supérieur s’il reçoit le respect de ses subordonnés, reçoit aussi les complications dues à leur comportement. En clair, le comportement répréhensible du Kôhai sera reproché au Senpai qui en supportera les conséquences.
« Senpai et Kôhai ont un respect mutuel & réciproque »
Au Japon, comme sur le tatami, votre attitude si elle répréhensible, sera reprochée à vos Senpai, en commençant par le sommet de la pyramide. Pourquoi ? Simplement parce que si le Kôhai a pu commettre un impair, c’est que son Senpai ne l’avait pas correctement formé, instruit. Sa responsabilité est mise en jeu. La Loi Relationnelle Senpai – Kôhai n’est pas une question de choix, elle existe indépendamment de votre volonté. Il n’y a pas d’autre moyen envisagé (parce que culturel) pour que vous compreniez ce que sont les arts martiaux.
« La Loi Relationnelle Senpai – Kôhai est une hiérarchie militaire ! »
C’est à ce point que la Loi Relationnelle Senpai – Kôhai concernant deux individus rejoint la notion de groupe. Les reproches, conséquences des agissements d’un individu sont reprochables au groupe entier. Le groupe étant représenté par le sommet hiérarchique de la pyramide, c’est lui qui va en supporter les conséquences. Libre à lui de faire redescendre ou non la remontrance. (Qu’il choisisse de ne pas le faire ne devrait être qu’un cas de figure académique…)
Ainsi, un pratiquant, arrivant en retard à un cours, manque de respect au professeur qui donne ce cours. Sur son propre terrain on pourrait éventuellement comprendre que le professeur n’y porte pas son attention, de manière volontaire, pour des raisons indépendantes de la volonté de l’élève, telles les raisons à caractère professionnel. Si le pratiquant est en déplacement (au hasard au Japon), qu’il a entrepris dans le but premier sinon unique de s’entraîner, le manque de respect devient flagrant. Si en plus le retard est dû à des agissements personnels – pour ne pas dire égocentriques – d’aller se promener ad perso sans permettre à son Senpai de lui donner les directives pour ne pas être en retard et ne pas commettre d’impair, alors il s’agit d’une faute, dont le représentant du groupe subira les conséquences, qui ne seront certainement pas perceptibles au Kôhai. Un tel comportement d’un Kôhai est une aberration qui ne devrait pas être.
Si à ce point vous n’avez pas compris en quoi le Kôhai a commis une faute, je vous suggère de relire plus haut la notion de groupe et d’individu.
Le respect est ainsi à double sens. D’autant qu’un Senpaî n’est jamais qu’un Kôhai qui a écouté son propre Senpai et qui a appris à apprendre des erreurs de ses Kôhai. C’est souvent pour cela qu’un Senpai va être compréhensif envers un Kôhai, mais il ne doit pas être condescendant, ni coulant.
La Loi Relationnelle Senpai – Kôhai est à mon sens fondée sur le respect mais aussi sur le dialogue. Par expérience, je vois trop souvent des Kôhai discuter entre eux, et trop rarement s’adresser à leur Senpai. Ce type de comportement donne immanquablement des conflits.
Je voudrais ici énoncer des remarques qui pourront sans doute aider :
- Votre Senpai a raison. Pour un japonais, le mantra du Kôhai est « c’est mon Senpai, qu’il ait raison ou non ! » – Vous pouvez toujours trouver un Senpai pour lequel vous avez le plus d’affinités, et avec qui le dialogue sera plus aisé.
- Vous pouvez dialoguer avec n’importe quel Senpai, ils seront très souvent ouverts et à votre écoute pour peu que vous sollicitiez leur attention de manière normale et respectueuse. – Le but de votre Senpai est de partager la passion des arts martiaux avec vous Kôhai. – Le Kôhai est taillable et corvéable à merci du moment qu’il a accepté la relation et que ce soit dans le but unique et non équivoque de sa progression martiale (ou personnelle selon la relation qui a été posée au préalable entre le Senpai et le Kôhai).
- Votre Senpai a raison, surtout si c’est le Senpai de votre Senpai.
Nous sommes des êtres humains. Et en tant que tels, nous pouvons, et nous ferons des erreurs. Ce n’est pas grave. Cette suite d’échecs nous conduira à la réussite (cf. L’Échec est le fondement de la réussite par Arnaud Cousergue). Mais là encore l’analogie de la hiérarchie militaire se rappelle à nous. Si il n’est pas grave et normal de faire des erreurs, il faut aussi en supporter les conséquences. Or les conséquences seront tout d’abord supportées par nos Senpai, il ne faut donc pas s’étonner, mais accepter de recevoir des remontrances de nos Senpai. C’est douloureux et désagréable, mais c’est l’une des rares manières d’apprendre vite.
 » C’est une loi : souffrir pour comprendre.  » Eschyle
En résumé, la Loi Relationnelle Senpai – Kôhai est basée sur la confiance et le respect mutuel. Il vous appartient de découvrir, ressentir à quel moment vous risquez de dépasser les bornes et de ne pas franchir cette limite.
‘Savoir jusqu’où il ne faut pas aller trop loin !’

Bruno Vicaire

  1. 25 janvier 2011 à 16:31 | #1

    C’est très intéressant à lire.
    Ce n’est pas forcément évident de penser comme un groupe quand on est soi-même un individu, surtout si notre culture ne nous y a pas habitué.
    De mon point de vue (celui d’élève), quand on n’est pas conscient des limites, il y a celles qu’on a peur de franchir sans s’en rendre compte, et du coup on s’inflige des restrictions excessives qui au final entravent notre propre progression, et il y a celles qu’on n’imagine pas un seul instant, et qu’on franchit largement sans même que l’idée qu’il puisse y avoir une limite à ce niveau là nous vienne à l’esprit.
    Je suppose que le 1er cas est beaucoup plus préjudiciable que le 2ème, mais ça me parait pratiquement impossible se débarrasser complètement de sa peur de commettre une erreur, sa peur de l’échec.
    Ce que je me demande parfois, c’est si le travail de gérer cette peur revient entièrement à l’élève, malgré le manque d’expérience.

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