Chers amis, l’article que je vous propose est une approche de la prise de décision et l’apport particulier du Ninpô Taijtsu et du juppô sesho. Il est la réédition de l’ article paru le 05 sept 2008 sur le forum de la shidoshikaï désormais crashé. J’y intègre les réflexions d’Arnaud COUSERGUE qui apparaissaient à l’époque sous forme de commentaires. Cet article sera suivi d’un autre qui intègrera l’évolution de ma propre perception.
Bonne lecture, Jean AUGIER
I) Quelques notions sur le cycle décisionnel selon John BOYD.
Ce cycle dit OODA loop a été initialement été étudié pour les pilotes de chasse qui doivent prendre des décisions très rapidement dans un environnement complexe. Loop, qui signifie boucle en anglais, porte l’idée d’un cycle/cercle mais sans retour au point initial. Le processus est bien une séquence (au sens où il y a succession de phénomènes) par itération (car il recommence sans cesse) mais avec une sorte de tâche de fond qui est le premier phénomène (qui ne s’arrête pas).
OODA signifie
O comme observation: les sens du sujet détectent quelque chose à exploiter
O comme orientation : le sujet prend une posture qui 1) le protège 2) lui permet d’agir par la suite (pré-positionnement).
D comme décision : le sujet réfléchit et prend une décision.
A comme action : le sujet met en œuvre sa décision (de manière consciente).
L’action engendre de nouvelles observations et on recommence.
La particularité de cette boucle réside dans la possibilité permanente de court-circuit.
Les conclusions de J.BOYD l’amène à évoquer la vitesse d’exécution/rotation du cycle. Cela permet de surpasser l’adversaire en le saturant d’actions nouvelles qui relancent chez lui le cycle par l’afflux d’observations urgentes et lui interdisent de reprendre l’ascendant. Ce phénomène est une application concrète du principe de la stratégie dit de la foudroyance.
II) L’application au combat singulier
Je traiterai ici du combat singulier, mais il peut éventuellement être étendu au combat d’un voire quelques uns contre un petit groupe (avec beaucoup de précautions).
A) Comprendre le cerveau est la clef
1 O)
L’homme perçoit le monde grâce à son cerveau. Ce n’est pas l’œil qui voit, c’est bien le cerveau. Et ce dit-cerveau fait des comparaisons et des synthèses qui lui permettent d’avoir des « sens » et des « sensations » (le fameux feeling). Sauf à mourir, il ne s’arrête jamais.
En permanence, il traite les infos reçues et les porte ou non à la conscience du sujet (sachant que l’état de conscience n’est pas un niveau fixe mais qu’il évolue selon les situations). C’est le seuil : sub-liminal ou supra-liminal. Dans la OODA loop, le premier O est bien le domaine du cerveau.
2 O)
Ce cerveau possède des capacités à mouvoir le corps de manière instinctive ou selon des réflexes. Pour des raisons évidentes de survie la priorité est donnée par le cerveau à la protection du sujet selon un « logiciel » assez perfectionné à la fois inné et acquis. Il dépend forcément de l’état de conscience du sujet. La protection-réflexe peut aller de la fuite (dont le fait de se recroqueviller, fermer les yeux, se figer) à l’attaque. Mais elle cherche, autant que possible, à se préserver une opportunité de fuite et par extension à préserver sa liberté d’action. Dans la OODA loop, le 2ème O, pour « orientation » représente la protection de l’ordre du réflexe. Là aussi, c’est l’oeuvre du cerveau sans avoir besoin de passer par une phase de conscience active.
3 D)
Mais le cerveau porte très vite à la conscience l’urgence de la situation pour que le sujet reprenne le manche et mobilise toutes ses ressources. Vient maintenant la phase de décision.
C’est alors une action consciente et délibérée qui permet de prendre en compte les paramètres qui ne peuvent être inscrits dans la chair et qui nécessite la pleine conscience pour décider. C’est alors un mécanisme très complexe qui se met en œuvre avec d’une part, des évaluations d’intérêts/gains et de risques/pertes en prenant en compte les éléments qui viennent alors à l’esprit (CALCULS/RATIONALITE) et d’autre part, ce que « dit » le cerveau sous forme de feeling (IRRATIONNEL au sens où trop complexe pour être l’objet de la raison). Le sujet décide alors d’agir selon le D de la OODA loop dans un contexte de temps contraint et d’informations incomplètes (incertitude)
4 A)
Le cerveau met ensuite en œuvre selon les mécanismes habituels de gestes conscients ou non.
C’est le A / action de la OODA loop. Comme cela n’apporte pas de plus-value que je décrive maintenant le processus d’action une fois la décision prise, je ne développerai pas.
Il faut simplement noter qu’à chaque instant, la protection-réflexe peut reprendre la main sur l’action en cours (D ou A), pour des raisons évidentes de survie (c’est le mot-clef). C’est le point le plus important et qui est une des clefs du combat. Et ce processus se fait naturellement par le début de OODA loop décrit plus haut.
B) L’art de la survie
1) Sakki test et kamae
Ce qui me passionne dans le Ninpô Taïjtsu, c’est l’art de la survie ou l’art de négocier dans les 10 directions (ah bien sûr, c’est le Juppô seshô, on retombe sur nos pattes alors).
Ce que propose le Bujinkan, c’est d’apprendre aux pratiquants à se mettre dans un état de conscience leur permettant de survivre dès le O-O de la OODA loop. Survivre en ayant décidé et agi intelligemment est très bien mais peut être trop tardif. (L’exemple du sakki test : celui qui décide est déjà tranché). Il faut donc développer le feeling qui amène à la protection-réflexe et l’orientation qui permet ensuite d’agir (liberté d’action).
L’éveil à l’intention hostile donne la protection de survie. Quant à l’orientation ouvrant le champ des possibles, vous l’aviez deviné ce sont les kamae adaptées à la situation. Les kamae sont des postures de protection qui offrent un panel d’échappatoires et d’opportunité d’attaque. Je ne développe pas, vous savez de quoi je parle.
2) Neutraliser l’adversaire
Survivre passe aussi par faire disparaître la menace. Voici une explication occidentale (via BOYD) de ce que d’aucuns prennent pour de la magie, du chiqué ou de la suggestion à la limite de l’hypnose, à savoir bloquer/casser l’attaque à distance. On voit régulièrement les Shihans « jouer » à ça avec les Shodan.
a) Le mécanisme
Comme vous l’avez vu plus tôt, le cerveau reste en veille et en mesure de stopper les actions qui s’avèrent dangereuses pour le sujet. Il suffit donc pour stopper une attaque en cours de mettre l’attaquant en sensation de danger. Les procédés sont divers, vous en connaissez un assez grand panel pour ne pas insister. En ce qui concerne la phase de décision, c’est plus délicat, il y a deux moments privilégiés.
_Celui qui commence la phase de décision car c’est le moment où le cerveau-survie essaye de passer la main à la conscience. Heureusement pour l’espèce humaine, il est difficile à saisir et si l’on s’y prend mal, on risque de déclencher l’action-réflexe de survie sous forme d’attaque, laquelle présente le risque de nous surprendre.
_Le meilleur moment est le deuxième, celui où le sujet vient de prendre sa décision et a l’intention d’agir. C’est la frontière entre le D et le A de OODA. Une perturbation arrête l’action avant même qu’elle ait eut lieu. L’efficacité provient du fait que la conscience n’est jamais certaine que c’est LE bon moment d’agir parce qu’elle est dans un combat donc incertain et donc toute modification de l’environnement lui laisse penser qu’il y a peut-être un détail important qu’elle a négligé et qui peut lui coûter la vie.
b) Les limites du mécanisme et pourquoi ça ne marche pas à l’entraînement.
« Pourquoi est-ce toujours les shidoshi qui font les UKE des shihan qui démontrent le truc magique des NINJAS ? Ils se connaissent, c’est convenu, c’est du chiqué ! Sur moi ça ne marche pas, et je suis sur que ça ne marche pas sur les mecs dans la rue »
Monologue classique.
Oui, ça ne marche pas sur les mecs de la rue qui viennent tester à l’entraînement. Ca ne marche pas sur les débutants. Pourquoi ? Parce qu’ils n’ont pas conscience de combattre pour leur survie donc, ils ne mettent pas le cerveau en mode survie, capable de stopper l’action ou la décision du sujet s’il va se crasher. A l’entraînement, cela demande une certaine attitude intérieure pour être en conscience et en sensation pour sa survie. Et en plus c’est faussé parce que c’est un shihan qu’on attaque et qu’instinctivement on a le cerveau en mode fuite pour peu qu’on soit assez éveillé. Quelle idée aussi de les attaquer !
c) « Alors, dans la rue ? » (Jissen le combat/vie réel)
Alors dans la rue, il faut créer l’incertitude pour mettre l’autre en mode d’éveil. Je vous laisse deviner les nombreuses façons de dissuader un adversaire.
Ou travailler sur la foudroyance pour le saturer.
Ou au contraire le laisser être trop confiant et le cueillir par surprise.
Ou se sauver tant que l’on peut.
Mais surtout, il faut être conscient de ce que l’on est soi-même en situation de stress et que cela affecte énormément de choses dans sa perception du monde, dans son état de conscience.
Avec l’adrénaline, d’un seul coup, le monde change et la OODA loop prend tout son sens surtout pour soi. A l’occasion d’un autre post je donnerai ma vision du stress, de la gestion du stress et comment on s’entraîne à cela.
III) Comment enseigner le feeling de survie ?
C’est la troisième partie et volontairement, je laisse la parole à ceux qui savent. Ce n’est pas une « ouverture », c’est bien la question que tout le monde doit se poser. D’autant plus que j’assure que le Ninpô Taïjutsu permet d’accéder à ce dit-feeling. J’ai ma réponse mais je ne souhaite pas la partager pour le moment. Pour faire court, le projet pédagogique d’Arnaud Cousergue est, à mes yeux, un chemin très intéressant et c’est celui que j’ai choisi de suivre.
En espérant avoir pu intéresser quelques uns,
Je vous souhaite une bonne journée,
ARNAUD 06 Sept 2008
Merci Jean pour ce post très éclairant.
A sa lecture j’ai découvert en mots ce que je tente de faire en mouvement depuis mon retour du Japon, à savoir détacher le mouvement de sa gangue mécanique pour le rendre réellement naturel.
Je conseille à tous de se reporter http://en.wikipedia.org/wiki/OODA_Loop pour découvrir le graphique global du système.
Lors du stage Jupi nous avons parlé du chaos (cf. James gleick) et de la nécessité de l’ordonner à notre avantage. Le mouvement naturel nous permet de nous affranchir de la lente logique habituelle et de mettre à profit le changement permanent de toute chose.
Au Japon, j’ai compris que le Bujinkan nous offrait le moyen de mettre le Chaos de notre côté en ne tentant plus de contrôler les choses mais en cherchant simplement à nous adapter aux conditions changeantes de la réalité à laquelle nous sommes confrontés.
Dans un article récent, Robert Greene dit que :”The proper mindset is to let go a little, to allow some of the chaos to become part of our mental system, and to use it to our advantage by simply creating more chaos and confusion for the opponent. We [have to] funnel the inevitable chaos of the battlefield in the direction of the enemy.”
Ce que j’ai défini récemment comme le “Kurage Waza” (technique de la méduse) qui utilise de multiples attaques multidirectionnelles participe à ce chaos que nous devons intégrer dans notre démarche martiale de pratiquant. Comme le dit Sensei et certains Shihan Japonais, il faut faire les techniques à 50% et s’adapter aux réactions de Uke pour faire autre chose. Vouloir appliquer une technique en entier est le meilleur moyen de se couper de la réalité de la situation. Le développement progressif du mouvement dans le cadre de la vision globale est le seul garant de votre survie. Pour paraphraser Boyd :
Observez le Ten Chi Jin,
Orientez vos réactions pour créer des réactions chez votre adversaire,
Décidez intuitivement de ce qu’il convient de faire et
Agissez en fonction des nouvelles offres de l’attaquant.
En fait, on peut créer un nouveau système en remplaçant l’acte de décision volontaire par celui de l’adaptation permanente. Nous obtenons alors un nouveau système OOAA plus à même de nous permettre de réagir en situation d’agression.
Le OODA loop est lié initialement à la machine (un avion de chasse en l’occurrence) le OOAA loop est simplement son application à l’humain, seul face à une situation changeante à courte distance.
Dès lors on peut réécrire ceci en termes stratégiques simples (cf. Heiho Okugisho) :
Observer ou reconnaître les principes centraux de la stratégie :
Meshu, apprendre à regarder
Nishu, apprendre à écouter
Shinshi, apprendre à penser
Shushu, apprendre avec les mains
Sokushu, apprendre avec les jambes
Le cerveau reçoit “naturellement” de multiples informations, ouvrez-vous suffisament pour les recevoir.
Orienter ou Prendre conscience des 5 domaines stratégiques :
Ten no Ri, l’utilisation du temps (météo, jour/nuit)
Chi no Ri, l’utilisation du terrain. environnement
Jin no Ri, la qualité et la taille du/des ennemis
Heiki no Ri, l’utilisation des armes
Joyo no Ri, l’utilisation du timing et de la chance
La pratique sérieuse et continuelle vous permettra de développer ce qui est de l’ordre de l’inné et de l’acquis. N’arrêtez jamais.
Adapter ou vivre le Banpen Fûgyô (1000 attaques, pas de surprise). En développant une vision intuitive globale permettant de rester créatif et non prisonnier des techniques ou des décisions prises plus tôt, vous rejetez le diktat de la théorie pour vivre pleinement la richesse de la pratique (du moment). C’est le Bûfû Ikkan associé au Banpen Fûgyô.
Agir ou plutôt réagir au changement et à ce que l’adversaire vous offre, en adéquation avec l’environnement globalisé (Heiri, Tenri, Chiri, Jinri, Jori). Ne pensez pas, agissez toujours avec un mental/attitude fort et serein. C’est le Nakaima, vivez toujours dans le milieu du présent.
Je pense qu’on en discutera en cours prochainement.
Merci,
Arnaud
Shiro Kuma
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ARNAUD 07 SEPT 2008
En relisant ce que j’ai écris pour expliquer le passage du cylce décisonnel du OODA à celui du OOAA, je trouve que je n’ai pas été assez clair.
Ce « A » pour « Adaptation » est, ce me semble préférable, au « D » qui est la « décision ». Décider c’est penser, réfléchir et même si cela se fait rapidement il faut avant tout réagir à ce qui nous entoure. Le temps de l’attaque à courte distance est petit et seule l’adaptation naturelle et donc sans penser permet cela.
En fait il s’agit avant tout de l’intuition car l’adaptation aux conditions extérieures provoquées par l’attaquant dans un environnement que nous n’avons pas choisi ne peut se faire sans avoir l’intuition juste. De fait, après de nombreuses années de pratique, le mouvement que vous émettez en réponse à un stimuli extérieur d’attaque, se fait sans que la pensée n’intervienne. Votre survie ne peut exister qu’avec les facultés d’adaptation développées peu à peu et qui vous rendent plus à même d’écouter vos intuitions et d’en déduire la conduite juste à tenir.
Descartes dit que : «Il n’y a pas d’autres voies qui s’offrent aux hommes, pour arriver à une connaissance certaine de la vérité, que l’intuition évidente et la déduction nécessaire ». Dans le cadre du Budô, c’est exactement de cela dont il s’agit. Nous déduisons de façon naturelle les actions pour contrer les attaques de Uke, non pas parce que nous savons ce qu’il va faire mais bien parce que nous en avons l’intuition.
Au niveau du cerveau, les neurophysiologistes s’accordent à penser que l’intuition serait reliée à l’hémisphère droit et qu’elle serait une fonction évoluée de notre cerveau. Comme dans le cas de la proprioception, notre cerveau traite des informations dont nous ne sommes pas forcément conscient. Cette « inconscience » des choses nous informe en tâche de fond et le corps réagit alors de façon naturelle sans que le processus de survie de l’hémisphère gauche (acte réflexe) prenne le pas ou plutôt qu’il s’intègre dans la globalité de la réaction. Quand on voit les Shihan se mouvoir avec naturel et être toujours bien placés, on se surprend à penser qu’ils savaient où serait l’attaquant ou encore qu’ils savaient ce qu’il allait faire. Or si nous acceptons le fait que l’intuition utilisée comme moteur de nos actions permet, de fusionner nos deux cerveaux en un, leurs réactions paraissent normales.
C’est pourquoi, il me semble que le plus important dans l’enseignement que nous recevons de Sensei se limite à cette phrase : « Keep going ! » (traduction anglaise du Bufû Ikkan japonais). C’est en s’entraînant longtemps et sans arrêt, que nous pouvons ainsi développer l’intuition et décider de façon juste de nos conduites à tenir. Cela ne s’arrête d’ailleurs pas à la porte du Dôjô mais dépasse largement ce cadre pour englober notre vie personnelle.
L’observation des évènements est donnée à tous.
L’orientation que nous donnons à nos actions est le résultat de ce que nous sommes.
L’adaptation naturelle nourrie par une intuition sans faille arrive après de nombreuses années de polissage.
C’est tout cela qui nous permet d’agir (réagir) aux conditions extérieures qui nous sont imposées par les autres et par notre environnement.
Ainsi nous pouvons comprendre que le Bujinkan ne se limite pas seulement à un système de techniques guerrières, mais qu’il nous propose surtout un moyen d’approcher la vérité par le biais de mises en situation à caractère guerrier. La technique ne sert à rien si ce n’est à apprendre à reconnaître une situation, et à y répondre le plus efficacement possible.
L’autre jour, au Japon, Sensei répétait que si on appliquait une technique d’école en combat, on avait de fortes chances de mourir. Je dois dire qu’au début, je n’avais pas compris pourquoi, ce n’est que bien plus tard que j’ai compris le sens de ses mots. La technique, aussi parfaite soit-elle, fait appel au cerveau gauche (celui de l’acte réflexe) alors que le Kankaku (feeling, sensation) se développe dans le cerveau droit.
Cette intuition des choses est ce qui vous apportera le plus dans votre vie. Cela n’empêche pas de faire des erreurs mais cela vous donne quelques chances de plus par rapport aux autres de savoir quoi faire quand la situation l’exige. Je suis certain que nombre d’entre vous qui lisez ces lignes ont eu l’occasion, suite à leurs années de pratique, d’expérimenter cela. Amélioration de votre relationnel humain, amélioration de votre conduite automobile, développement d’une certaine assurance etc. Ces conséquences ne sont que la résultante de vos heures d’entraînements passées au Dôjô.
La technique ne doit être considérée que comme une excuse pour trouver cela en nous. Comme le Sakki test, il ne s’agit pas ici d’un acquis, mais de quelque chose d’inné que nous avons toujours eu en nous. La pratique régulière et sincère, sans esprit sportif, nous permet de dégager ces sensations enfouies au fond de nous et que nous ignorions jusqu’à ce qu’elles sourdent et s’imposent à nous. Ce développement de l’intuition ne se fait pas sans heurts et peut vous amener à certaines périodes de doutes ou à avoir envie d’abandonner. Ne vous écoutez pas ! Soyez courageux et allez au bout de votre démarche, car les bienfaits que vous en retirerez seront innombrables. Mais cela se fera dans la douleur car les couches « d’éducation » recouvrant ces aptitudes naturelles à tout homme, seront bouleversées lorsque l’intuition deviendra une réalité pour vous. Comme pour l’eau boueuse, il faut laisser un temps pour la décantation.
Une autre erreur communément répétée par les élèves est de croire que cela arrive tout seul et qu’il suffit d’attendre. Non, mille fois non ! Ce développement (révélation ?) des capacités supérieures de notre cerveau doit passer par une phase d’apprentissage biomécanique importante, et exigeant de nombreuses années de pratique. Les bases du Taijutsu sont votre meilleur outil pour arriver à comprendre cela. Mais que vous soyez doué ou pas, comptez sur plusieurs dizaines d’années pour commencer à toucher du doigt cette nouvelle réalité.
C’est pour cela qu’après mon dernier séjour au Japon je parlais d’un nouveau paradigme. Car une fois passé de « l’autre côté du miroir », la réalité est devenue différente. Dans le cadre de mon évolution martiale/humaine, il m’est arrivé plusieurs fois de passer de l’autre côté du miroir et je suis sûr qu’il y a encore d’autre miroirs qui m’attendent sur le chemin car ce chemin est infini et qu’il dure le temps que dure votre vie.
Gambatte Kudasai !
ARNAUD 08 SEPT 2008
Pour que vous ne vous mépreniez pas sur ce qui précède et que vous saisissiez bien ce que j’entends par intuition, il me paraît nécessaire de revenir sur Descartes : « Par regard (intuitus), je n’entends ni le témoignage changeant des sens, ni le jugement trompeur de l’imagination qui compose mal, mais la conception d’un esprit pur et attentif si aisée et si distincte, qu’il ne reste plus aucun doute sur ce que nous entendons (comprenons). » (cf. Règles pour la direction de l’esprit, III). Il ne s’agit donc vraiment pas de l’acquisition mécanique d’actes réflexes rapides et efficaces chers aux sportifs, mais d’une intégration d’une vision globale de la réalité proposée à nos sens et à notre conscience. L’intuition est le véritable moteur de notre capacité d’adaptation. Ce recours à l’intuition dans nos actes quotidiens crée la possibilité d’unir nos deux cerveaux (action/intuition).
Présenté différemment, on peut la comparer au Dragon du Koteki Ryûda de 2003, concept apparu lors de notre introduction au Juppô Sesshô. Le dragon (cerveau droit) est dans le ciel, et le tigre est au sol prêt à bondir (cerveau gauche). Là encore, n’être que dragon ou que tigre est incomplet, il faut être les deux à la fois. D’où le thème complet de l’année qui était : « Koteki Ryûda Juppô Sesshô Hibun no Kami ».
Cette symbiose dragon-cerveau droit / tigre-cerveau gauche, mène à ce que Karlfried Graf Dürckheim appelle l’individuation (cf. le centre de l’être). Quand vous devenez un avec vous et avec toutes choses, alors, pour paraphaser Takamatsu Sensei, la surprise n’existe pas. Car « le sens de l’individuation est de devenir et d’être authentique. (…) ». Combien de personnes authentiques connaissez-vous autour de vous ? Si cela était aisé, cela serait très répandu. L’individuation de notre être vrai permet de réussir à fusionner les trois personnes que nous sommes. Nous sommes des êtres multiples et la pratique assidue de l’art martial nous amène à nous centrer i.e. à devenir « Un ».
Nous sommes tout d’abord, celui (ou celle) que nous voulons paraître, et aussi celui (ou celle) que les autres perçoivent ; alors qu’en réalité nous devrions être, surtout, celui (ou celle) que nous sommes en réalité.
C’est exactement comme le Sanshin no Kata tant qu’il reste pensé dans le mental. Dès que l’unité entre l’action et l’intuition se réalise, alors le Sanshin coule de façon naturelle dans la forme la plus adaptée à la situation (Heiki, Tenri, Chiri, Jinri, Jori). C’est pourquoi ces mouvements sont si importants dans notre travail au Dôjô et qu’il nous faille les pratiquer et les refaire à chaque cours. La richesse du Sanshin n’apparaît pas immédiatement aux pratiquants et beaucoup les considèrent comme un simple échauffement. C’est une erreur. Un jour viendra où vous les verrez différemment, ce n’est qu’une simple question de temps et d’efforts.
En fait, il s’agit de comprendre que « ce que nous cherchons, c’est l’intégration du moi existentiel et de l’Etre essentiel. (…) » et que « ce travail d’intégration passe par la reconnaissance des grandes forces de l’inconscient. (…) ». Quand l’inconscient est au commande, les temps de réactions sont accélérés et un certain calme vous envahi, qui vous permet de voir les choses se passer comme au ralenti. Parfois, quand Uke attaque on a l’impression d’être comme Néo dans Matrix. J
Le Bujinkan est une école de vie qui nous permet de devenir des êtres humains (Bujin ?) responsables et sûrs de soi. Le polissage incessant des mouvements répétés crée une nouvelle réalité. Mais c’est un travail de toute une vie qui nous amènera à devenir naturellement vrai, à nous-mêmes et aux autres.
Dürckheim ajoute que « pour devenir un être authentique, l’homme doit se libérer [des] forces primaires qui enferment encore le poussin dans la coquille. (…) ». Ces forces primaires auxquelles il fait référence sont le désir de vouloir toujours plaire, d’être aimé, d’être protégé. On peut y voir-là un parallèle avec la fameuse pyramide de Maslow.
Pour progresser sur le chemin, il faut, à un certain moment se décider à prendre des risques et accepter que l’on ne peut être apprécié par tous. L’individuation est le choix que vous faites de vivre pour vous-même et non plus au travers du regard des autres ou par l’apparence que vous voulez donner à votre personnalité. Le Dôjô permet cela car il ne s’agit pas d’être plus fort que l’autre, mais bien de s’adapter naturellement aux conditions qu’il met en place dans un but qui lui est propre, et que vous ne pouvez accepter.
Dans le Jissen (combat réel), comme dans le Jissen (la vraie vie), perdre ou gagner n’a que peu d’importance. Seule la vie compte et tous les moyens pour la préserver sont valables. Devenu « Un », le développement de votre intuition vous rend plus aptes à vous diriger de façon juste.
Vos décisions sont justes et le bonheur à portée de main. Vivez en étant fidèle à vous-même et soyez heureux.
Nakaima !
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