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Sempai Kôhai -par Bruno VICAIRE

25 janvier 2011 1 commentaire

Chers amis, avec l’aimable autorisation de Bruno VICAIRE, je réédite ici un texte datant du 25 mai 2004 autour du sujet SEMPAI-KOHAI. Ce texte a presque sept ans et sera très certainement complété grâce à l’expérience, la maturité et la compréhension acquises depuis par Bruno. Bonne lecture, amitiés Jean AUGIER

‘Savoir jusqu’où il ne faut pas aller trop loin’

Pratiquant un art martial, tout un chacun est censé avoir une approche, une vague connaissance de cette notion « Senpai-Kôhai ». Simplement parce qu’il apparaît qu’aujourd’hui elle est de plus en plus vague dans la tête des pratiquants, je souhaite mettre noir sur blanc une approche, que j’espère être la plus exhaustive, de cette notion.
Considérons tout d’abord que la pratique d’un art martial japonais dans un univers européen amène une opposition ipso facto, qui si on n’y prend garde, peut empêcher notre progression dans la technique. Cette opposition est d’ordre culturel. Le fondement de la société japonaise est le groupe, celui de la société européenne est l’individu.
Prenant des cours au Japon, prenant des cours enseignés à la japonaise, enseignant à la japonaise, le modus operandi devient le mode japonais. En conséquence de quoi, vis-à-vis du Ninjutsu / Budô Taijutsu / Ninpô dont nous tentons de suivre la voie, la considération du groupe prend le pas sur la notion de l’individu.
Les individus pratiquants s’inscrivent donc dans un groupe, dont l’évolution n’est possible que suivant cette notion de Senpai-Kôhai, naturelle pour un japonais, beaucoup moins évidente pour un européen. Pour une image plus conviviale de la notion de groupe, regardez de nouveau le film ‘Fourmiz’…
« Docteur, j’ai l’impression de n’être rien… Bravo Zed, vous faites des progrès, vous n’êtes rien, la colonie est tout… » Fourmiz
Nous évoluons donc, pour notre progression martiale, dans une mentalité japonaise fondée sur le groupe. Nous pouvons maintenant nous pencher sur ce que sont le Senpai et le Kôhai.
L’ancien et le novice. L’interaction entre les deux donne la notion de Senpai – Kôhai. De quel type est cette notion.Dans quel cadre est cette notion. Un cadre flou non contraignant, ou bien un ordonnancement un peu plus strict ?
Le japonais, de par son histoire culturelle, va définir cette notion comme étant une relation. Cette relation est pour lui un cadre très fort, il n’est pas question de désobéir à une demande de son Senpai. Il va le servir, c’est, pour lui, dans la norme des choses, le Senpai est son modèle, sur lequel il doit conformer son attitude et son comportement, celui qui connaît bien mieux que lui le système dans lequel il évolue. Une relation d’où il n’est admis aucun écart, il peut être dit que pour un esprit occidental, il s’agit d’une Loi. Je préfère parler de la Loi de la Relation Senpai-Kôhai. C’est une Loi qui a des bords souples, qui admet la flexibilité, sur une base fixée par le Senpai et/ou la situation. Un peu comme si il fallait s’adapter à chaque instant. Pour des pratiquants, c’est là chose habituelle, une gymnastique intellectuelle qui ne doit poser aucun problème…
« Senpai et Kôhai ? Une Loi Relationnelle ! » Selon l’acception japonaise, la Loi Relationnelle Senpai-Kôhai est lourde à tout point de vue.
Le Senpai est plus ancien dans le dôjô (école, entreprise, université, association, il en va de même pour les japonais, c’est un fondement culturel)[la répétition est une des bases de l’enseignement]. À ce titre, il est censé connaître les ficelles, les règles, écrites ou non, montrer l’exemple au Kôhai. Il doit être un modèle martial et de comportement (pour les mono-neuronaux amyélinique, à la fois pour les techniques et l’attitude – ie le kamae, mais c’est un autre sujet -).
L’attitude d’un Kôhai envers son Senpai est fondée, caractérisée par la formalité, l’obéissance et la confiance. Au Japon, le Kôhai doit toujours s’incliner devant son Senpai et utiliser le « Keigo » pour lui parler (phrasé poli pour montrer la déférence). Le Kôhai est entraîné à servir son Senpai comme dans un système hiérarchique militaire. Rejeter l’ordre d’un Senpai est considéré comme une impolitesse, une insulte, et comme faisant une rupture dans l’harmonie du groupe. Ce qui n’est pas concevable dans la société japonaise. Donc sur le tatami, puisque le système japonais y est appliqué, ainsi que nous l’avons posé plus haut.
Le système est très comparable à une hiérarchie militaire (si il y en a qui ne sont pas d’accord, je leur demanderais simplement de relire la définition du Bû 武 : militaire). Donc la subordination est basée sur la confiance et le respect, car le supérieur s’il reçoit le respect de ses subordonnés, reçoit aussi les complications dues à leur comportement. En clair, le comportement répréhensible du Kôhai sera reproché au Senpai qui en supportera les conséquences.
« Senpai et Kôhai ont un respect mutuel & réciproque »
Au Japon, comme sur le tatami, votre attitude si elle répréhensible, sera reprochée à vos Senpai, en commençant par le sommet de la pyramide. Pourquoi ? Simplement parce que si le Kôhai a pu commettre un impair, c’est que son Senpai ne l’avait pas correctement formé, instruit. Sa responsabilité est mise en jeu. La Loi Relationnelle Senpai – Kôhai n’est pas une question de choix, elle existe indépendamment de votre volonté. Il n’y a pas d’autre moyen envisagé (parce que culturel) pour que vous compreniez ce que sont les arts martiaux.
« La Loi Relationnelle Senpai – Kôhai est une hiérarchie militaire ! »
C’est à ce point que la Loi Relationnelle Senpai – Kôhai concernant deux individus rejoint la notion de groupe. Les reproches, conséquences des agissements d’un individu sont reprochables au groupe entier. Le groupe étant représenté par le sommet hiérarchique de la pyramide, c’est lui qui va en supporter les conséquences. Libre à lui de faire redescendre ou non la remontrance. (Qu’il choisisse de ne pas le faire ne devrait être qu’un cas de figure académique…)
Ainsi, un pratiquant, arrivant en retard à un cours, manque de respect au professeur qui donne ce cours. Sur son propre terrain on pourrait éventuellement comprendre que le professeur n’y porte pas son attention, de manière volontaire, pour des raisons indépendantes de la volonté de l’élève, telles les raisons à caractère professionnel. Si le pratiquant est en déplacement (au hasard au Japon), qu’il a entrepris dans le but premier sinon unique de s’entraîner, le manque de respect devient flagrant. Si en plus le retard est dû à des agissements personnels – pour ne pas dire égocentriques – d’aller se promener ad perso sans permettre à son Senpai de lui donner les directives pour ne pas être en retard et ne pas commettre d’impair, alors il s’agit d’une faute, dont le représentant du groupe subira les conséquences, qui ne seront certainement pas perceptibles au Kôhai. Un tel comportement d’un Kôhai est une aberration qui ne devrait pas être.
Si à ce point vous n’avez pas compris en quoi le Kôhai a commis une faute, je vous suggère de relire plus haut la notion de groupe et d’individu.
Le respect est ainsi à double sens. D’autant qu’un Senpaî n’est jamais qu’un Kôhai qui a écouté son propre Senpai et qui a appris à apprendre des erreurs de ses Kôhai. C’est souvent pour cela qu’un Senpai va être compréhensif envers un Kôhai, mais il ne doit pas être condescendant, ni coulant.
La Loi Relationnelle Senpai – Kôhai est à mon sens fondée sur le respect mais aussi sur le dialogue. Par expérience, je vois trop souvent des Kôhai discuter entre eux, et trop rarement s’adresser à leur Senpai. Ce type de comportement donne immanquablement des conflits.
Je voudrais ici énoncer des remarques qui pourront sans doute aider :
- Votre Senpai a raison. Pour un japonais, le mantra du Kôhai est « c’est mon Senpai, qu’il ait raison ou non ! » – Vous pouvez toujours trouver un Senpai pour lequel vous avez le plus d’affinités, et avec qui le dialogue sera plus aisé.
- Vous pouvez dialoguer avec n’importe quel Senpai, ils seront très souvent ouverts et à votre écoute pour peu que vous sollicitiez leur attention de manière normale et respectueuse. – Le but de votre Senpai est de partager la passion des arts martiaux avec vous Kôhai. – Le Kôhai est taillable et corvéable à merci du moment qu’il a accepté la relation et que ce soit dans le but unique et non équivoque de sa progression martiale (ou personnelle selon la relation qui a été posée au préalable entre le Senpai et le Kôhai).
- Votre Senpai a raison, surtout si c’est le Senpai de votre Senpai.
Nous sommes des êtres humains. Et en tant que tels, nous pouvons, et nous ferons des erreurs. Ce n’est pas grave. Cette suite d’échecs nous conduira à la réussite (cf. L’Échec est le fondement de la réussite par Arnaud Cousergue). Mais là encore l’analogie de la hiérarchie militaire se rappelle à nous. Si il n’est pas grave et normal de faire des erreurs, il faut aussi en supporter les conséquences. Or les conséquences seront tout d’abord supportées par nos Senpai, il ne faut donc pas s’étonner, mais accepter de recevoir des remontrances de nos Senpai. C’est douloureux et désagréable, mais c’est l’une des rares manières d’apprendre vite.
 » C’est une loi : souffrir pour comprendre.  » Eschyle
En résumé, la Loi Relationnelle Senpai – Kôhai est basée sur la confiance et le respect mutuel. Il vous appartient de découvrir, ressentir à quel moment vous risquez de dépasser les bornes et de ne pas franchir cette limite.
‘Savoir jusqu’où il ne faut pas aller trop loin !’

Bruno Vicaire

L’exercice de l’autorité

Chers amis, j’inaugure aujourd’hui une nouvelle rubrique dédiée à  l’exercice de l’autorité.

Mes sources sont simples et claires : la formation dispensée dans l’armée de Terre et à Saint-Cyr en particulier éclairée par mon expérience du commandement et de la pratique martiale. Quelques lectures aussi… Sans me placer en donneur de leçons, j’estime utile de faire partager ce que j’ai pu recevoir dans ce domaine.

 

Pourquoi s’attaquer à un tel sujet dans le cadre des arts martiaux et du Bujinkan ?

1)      KOHAI-SEMPAI

La première réponse découle de la règle Kohaï-Sempaï en vigueur dans le Bujinkan.

Pour simplifier, le Sempaï est celui qui a commencé avant, l’ancien en quelque sorte et le Kohaï est celui qui a commencé après, le jeune. Cette règle asiatique est basée d’une part sur l’expérience et le chemin parcouru et d’autre part sur le double rapport d’obéissance et de responsabilité. On trouve un corollaire dans l’armée française «  il n’y a sans doute pas de plus belle tradition dans notre armée que celle qui consiste pour l’ancien à instruire, éduquer et transmettre au plus jeune » (je m’inspire en cela des propos du Général Pierre CHAVANCY, un de mes anciens chefs).

Par le rapport d’autorité qui existe par nature dans cette hiérarchie, il me paraît donc indispensable de s’attacher à former chaque futur Sempaï à son exercice.

2)      Et donc le lien Professeur Elève

Si la règle Kohaï Sempai est déjà forte, le lien d’autorité est nécessairement encore plus fort entre l’élève et le professeur, le maître. Le professeur y est donc forcément intéressé. Quelques adages aident aussi à se positionner : « commander comme vous voudriez être commandé », « pour bien savoir commander, il faut savoir bien obéir ». Or, chacun est élève, même les professeurs… Et réciproquement, il est une vertu pour les élèves à savoir comment on commande.

De surcroît, cette formation à l’exercice de l’autorité rend l’élève (et le Kohaï en général) plus exigeant, plus critique et par conséquent, les professeurs doivent mieux savoir se positionner, avoir une meilleure attitude. Il apparaît donc vertueux d’aborder ce sujet au sein du Bujinkan.

3)      Enfin, l’Homme

Si l’un des buts poursuivis par HATSUMI Sensei est bien la promotion de l’Homme (ou la Femme, comprenons nous bien) qui est en chacun par la voie du Guerrier, il ne faut pas oublier que ce même Homme est un  « animal social » ou « politique ». Comme dans chaque société humaine, à commencer par la famille, on trouve une relation d’autorité, il est indispensable de ne pas négliger cet aspect.

Cette rubrique répond bien à un aspect essentiel de la formation martiale de notre dôjô. Espérons qu’elle suscitera une réflexion féconde entre nous.

Chaleureusement, Jean AUGIER

BOYD, la OODA loop et le Ninpô

Chers amis, l’article que je vous propose est une approche de la prise de décision et l’apport particulier du Ninpô Taijtsu et du juppô sesho. Il est la réédition de l’ article paru le 05 sept 2008 sur le forum de la shidoshikaï désormais crashé.  J’y intègre les réflexions d’Arnaud COUSERGUE  qui apparaissaient à l’époque sous forme de commentaires. Cet article sera suivi d’un autre qui intègrera l’évolution de ma propre perception.

Bonne lecture, Jean AUGIER

I) Quelques notions sur le cycle décisionnel selon John BOYD.
Ce cycle dit OODA loop a été initialement été étudié pour les pilotes de chasse qui doivent prendre des décisions très rapidement dans un environnement complexe. Loop, qui signifie boucle en anglais, porte l’idée d’un cycle/cercle mais sans retour au point initial. Le processus est bien une séquence (au sens où il y a succession de phénomènes) par itération (car il recommence sans cesse) mais avec une sorte de tâche de fond qui est le premier phénomène (qui ne s’arrête pas).

OODA signifie

O comme observation: les sens du sujet détectent quelque chose à exploiter

O comme orientation : le sujet prend une posture qui 1) le protège 2) lui permet d’agir par la suite (pré-positionnement).

D comme décision : le sujet réfléchit et prend une décision.

A comme action : le sujet met en œuvre sa décision (de manière consciente).

L’action engendre de nouvelles observations et on recommence.

La particularité de cette boucle réside dans la possibilité permanente de court-circuit.

Les conclusions de J.BOYD l’amène à évoquer la vitesse d’exécution/rotation du cycle. Cela permet de surpasser l’adversaire en le saturant d’actions nouvelles qui relancent chez lui le cycle par l’afflux d’observations urgentes et lui interdisent de reprendre l’ascendant. Ce phénomène est une application concrète du principe de la stratégie dit de la foudroyance.

II) L’application au combat singulier
Je traiterai ici du combat singulier, mais il peut éventuellement être étendu au combat d’un voire quelques uns contre un petit groupe (avec beaucoup de précautions).

A) Comprendre le cerveau est la clef

1 O)
L’homme perçoit le monde grâce à son cerveau. Ce n’est pas l’œil qui voit, c’est bien le cerveau. Et ce dit-cerveau fait des comparaisons et des synthèses qui lui permettent d’avoir des « sens » et des « sensations » (le fameux feeling). Sauf à mourir, il ne s’arrête jamais.
En permanence, il traite les infos reçues et les porte ou non à la conscience du sujet (sachant que l’état de conscience n’est pas un niveau fixe mais qu’il évolue selon les situations). C’est le seuil : sub-liminal ou supra-liminal. Dans la OODA loop, le premier O est bien le domaine du cerveau.
2 O)
Ce cerveau possède des capacités à mouvoir le corps de manière instinctive ou selon des réflexes. Pour des raisons évidentes de survie la priorité est donnée par le cerveau à la protection du sujet selon un « logiciel » assez perfectionné à la fois inné et acquis. Il dépend forcément de l’état de conscience du sujet. La protection-réflexe peut aller de la fuite (dont le fait de se recroqueviller, fermer les yeux, se figer) à l’attaque. Mais elle cherche, autant que possible, à se préserver une opportunité de fuite et par extension à préserver sa liberté d’action. Dans la OODA loop, le 2ème O, pour « orientation » représente la protection de l’ordre du réflexe. Là aussi, c’est l’oeuvre du cerveau sans avoir besoin de passer par une phase de conscience active.
3 D)
Mais le cerveau porte très vite à la conscience l’urgence de la situation pour que le sujet reprenne le manche et mobilise toutes ses ressources. Vient maintenant la phase de décision.
C’est alors une action consciente et délibérée qui permet de prendre en compte les paramètres qui ne peuvent être inscrits dans la chair et qui nécessite la pleine conscience pour décider. C’est alors un mécanisme très complexe qui se met en œuvre avec d’une part, des évaluations d’intérêts/gains et de risques/pertes en prenant en compte les éléments qui viennent alors à l’esprit (CALCULS/RATIONALITE) et d’autre part, ce que « dit » le cerveau sous forme de feeling (IRRATIONNEL au sens où trop complexe pour être l’objet de la raison). Le sujet décide alors d’agir selon le D de la OODA loop dans un contexte de temps contraint et d’informations incomplètes (incertitude)
4 A)
Le cerveau met ensuite en œuvre selon les mécanismes habituels de gestes conscients ou non.
C’est le A / action de la OODA loop. Comme cela n’apporte pas de plus-value que je décrive maintenant le processus d’action une fois la décision prise, je ne développerai pas.
Il faut simplement noter qu’à chaque instant, la protection-réflexe peut reprendre la main sur l’action en cours (D ou A), pour des raisons évidentes de survie (c’est le mot-clef). C’est le point le plus important et qui est une des clefs du combat. Et ce processus se fait naturellement par le début de OODA loop décrit plus haut.

B) L’art de la survie

1) Sakki test et kamae
Ce qui me passionne dans le Ninpô Taïjtsu, c’est l’art de la survie ou l’art de négocier dans les 10 directions (ah bien sûr, c’est le Juppô seshô, on retombe sur nos pattes alors).
Ce que propose le Bujinkan, c’est d’apprendre aux pratiquants à se mettre dans un état de conscience leur permettant de survivre dès le O-O de la OODA loop. Survivre en ayant décidé et agi intelligemment est très bien mais peut être trop tardif. (L’exemple du sakki test : celui qui décide est déjà tranché). Il faut donc développer le feeling qui amène à la protection-réflexe et l’orientation qui permet ensuite d’agir (liberté d’action).
L’éveil à l’intention hostile donne la protection de survie. Quant à l’orientation ouvrant le champ des possibles, vous l’aviez deviné ce sont les kamae adaptées à la situation. Les kamae sont des postures de protection qui offrent un panel d’échappatoires et d’opportunité d’attaque. Je ne développe pas, vous savez de quoi je parle.

2) Neutraliser l’adversaire
Survivre passe aussi par faire disparaître la menace. Voici une explication occidentale (via BOYD) de ce que d’aucuns prennent pour de la magie, du chiqué ou de la suggestion à la limite de l’hypnose, à savoir bloquer/casser l’attaque à distance. On voit régulièrement les Shihans « jouer » à ça avec les Shodan.

a) Le mécanisme
Comme vous l’avez vu plus tôt, le cerveau reste en veille et en mesure de stopper les actions qui s’avèrent dangereuses pour le sujet. Il suffit donc pour stopper une attaque en cours de mettre l’attaquant en sensation de danger. Les procédés sont divers, vous en connaissez un assez grand panel pour ne pas insister. En ce qui concerne la phase de décision, c’est plus délicat, il y a deux moments privilégiés.
_Celui qui commence la phase de décision car c’est le moment où le cerveau-survie essaye de passer la main à la conscience. Heureusement pour l’espèce humaine, il est difficile à saisir et si l’on s’y prend mal, on risque de déclencher l’action-réflexe de survie sous forme d’attaque, laquelle présente le risque de nous surprendre.
_Le meilleur moment est le deuxième, celui où le sujet vient de prendre sa décision et a l’intention d’agir. C’est la frontière entre le D et le A de OODA. Une perturbation arrête l’action avant même qu’elle ait eut lieu. L’efficacité provient du fait que la conscience n’est jamais certaine que c’est LE bon moment d’agir parce qu’elle est dans un combat donc incertain et donc toute modification de l’environnement lui laisse penser qu’il y a peut-être un détail important qu’elle a négligé et qui peut lui coûter la vie.

b) Les limites du mécanisme et pourquoi ça ne marche pas à l’entraînement.
« Pourquoi est-ce toujours les shidoshi qui font les UKE des shihan qui démontrent le truc magique des NINJAS ? Ils se connaissent, c’est convenu, c’est du chiqué ! Sur moi ça ne marche pas, et je suis sur que ça ne marche pas sur les mecs dans la rue »
Monologue classique.
Oui, ça ne marche pas sur les mecs de la rue qui viennent tester à l’entraînement. Ca ne marche pas sur les débutants. Pourquoi ? Parce qu’ils n’ont pas conscience de combattre pour leur survie donc, ils ne mettent pas le cerveau en mode survie, capable de stopper l’action ou la décision du sujet s’il va se crasher. A l’entraînement, cela demande une certaine attitude intérieure pour être en conscience et en sensation pour sa survie. Et en plus c’est faussé parce que c’est un shihan qu’on attaque et qu’instinctivement on a le cerveau en mode fuite pour peu qu’on soit assez éveillé. Quelle idée aussi de les attaquer !

c) « Alors, dans la rue ? » (Jissen le combat/vie réel)
Alors dans la rue, il faut créer l’incertitude pour mettre l’autre en mode d’éveil. Je vous laisse deviner les nombreuses façons de dissuader un adversaire.
Ou travailler sur la foudroyance pour le saturer.
Ou au contraire le laisser être trop confiant et le cueillir par surprise.
Ou se sauver tant que l’on peut.
Mais surtout, il faut être conscient de ce que l’on est soi-même en situation de stress et que cela affecte énormément de choses dans sa perception du monde, dans son état de conscience.
Avec l’adrénaline, d’un seul coup, le monde change et la OODA loop prend tout son sens surtout pour soi. A l’occasion d’un autre post je donnerai ma vision du stress, de la gestion du stress et comment on s’entraîne à cela.

III) Comment enseigner le feeling de survie ?

C’est la troisième partie et volontairement, je laisse la parole à ceux qui savent. Ce n’est pas une « ouverture », c’est bien la question que tout le monde doit se poser. D’autant plus que j’assure que le Ninpô Taïjutsu permet d’accéder à ce dit-feeling. J’ai ma réponse mais je ne souhaite pas la partager pour le moment. Pour faire court, le projet pédagogique d’Arnaud Cousergue est, à mes yeux, un chemin très intéressant et c’est celui que j’ai choisi de suivre.

En espérant avoir pu intéresser quelques uns,
Je vous souhaite une bonne journée,

ARNAUD 06 Sept 2008

Merci Jean pour ce post très éclairant.
A sa lecture j’ai découvert en mots ce que je tente de faire en mouvement depuis mon retour du Japon, à savoir détacher le mouvement de sa gangue mécanique pour le rendre réellement naturel.

Je conseille à tous de se reporter http://en.wikipedia.org/wiki/OODA_Loop pour découvrir le graphique global du système.

Lors du stage Jupi nous avons parlé du chaos (cf. James gleick) et de la nécessité de l’ordonner à notre avantage. Le mouvement naturel nous permet de nous affranchir de la lente logique habituelle et de mettre à profit le changement permanent de toute chose.

Au Japon, j’ai compris que le Bujinkan nous offrait le moyen de mettre le Chaos de notre côté en ne tentant plus de contrôler les choses mais en cherchant simplement à nous adapter aux conditions changeantes de la réalité à laquelle nous sommes confrontés.

Dans un article récent, Robert Greene dit que :”The proper mindset is to let go a little, to allow some of the chaos to become part of our mental system, and to use it to our advantage by simply creating more chaos and confusion for the opponent. We [have to] funnel the inevitable chaos of the battlefield in the direction of the enemy.”

Ce que j’ai défini récemment comme le “Kurage Waza” (technique de la méduse) qui utilise de multiples attaques multidirectionnelles participe à ce chaos que nous devons intégrer dans notre démarche martiale de pratiquant. Comme le dit Sensei et certains Shihan Japonais, il faut faire les techniques à 50% et s’adapter aux réactions de Uke pour faire autre chose. Vouloir appliquer une technique en entier est le meilleur moyen de se couper de la réalité de la situation. Le développement progressif du mouvement dans le cadre de la vision globale est le seul garant de votre survie. Pour paraphraser Boyd :
Observez le Ten Chi Jin,
Orientez vos réactions pour créer des réactions chez votre adversaire,
Décidez intuitivement de ce qu’il convient de faire et
Agissez en fonction des nouvelles offres de l’attaquant.

En fait, on peut créer un nouveau système en remplaçant l’acte de décision volontaire par celui de l’adaptation permanente. Nous obtenons alors un nouveau système OOAA plus à même de nous permettre de réagir en situation d’agression.

Le OODA loop est lié initialement à la machine (un avion de chasse en l’occurrence) le OOAA loop est simplement son application à l’humain, seul face à une situation changeante à courte distance.

Dès lors on peut réécrire ceci en termes stratégiques simples (cf. Heiho Okugisho) :

Observer ou reconnaître les principes centraux de la stratégie :
Meshu, apprendre à regarder
Nishu, apprendre à écouter
Shinshi, apprendre à penser
Shushu, apprendre avec les mains
Sokushu, apprendre avec les jambes
Le cerveau reçoit “naturellement” de multiples informations, ouvrez-vous suffisament pour les recevoir.

Orienter ou Prendre conscience des 5 domaines stratégiques :
Ten no Ri, l’utilisation du temps (météo, jour/nuit)
Chi no Ri, l’utilisation du terrain. environnement
Jin no Ri, la qualité et la taille du/des ennemis
Heiki no Ri, l’utilisation des armes
Joyo no Ri, l’utilisation du timing et de la chance
La pratique sérieuse et continuelle vous permettra de développer ce qui est de l’ordre de l’inné et de l’acquis. N’arrêtez jamais.

Adapter ou vivre le Banpen Fûgyô (1000 attaques, pas de surprise). En développant une vision intuitive globale permettant de rester créatif et non prisonnier des techniques ou des décisions prises plus tôt, vous rejetez le diktat de la théorie pour vivre pleinement la richesse de la pratique (du moment). C’est le Bûfû Ikkan associé au Banpen Fûgyô.

Agir ou plutôt réagir au changement et à ce que l’adversaire vous offre, en adéquation avec l’environnement globalisé (Heiri, Tenri, Chiri, Jinri, Jori). Ne pensez pas, agissez toujours avec un mental/attitude fort et serein. C’est le Nakaima, vivez toujours dans le milieu du présent.

Je pense qu’on en discutera en cours prochainement.

Merci,

Arnaud
Shiro Kuma
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ARNAUD 07 SEPT 2008
En relisant ce que j’ai écris pour expliquer le passage du cylce décisonnel du OODA à celui du OOAA, je trouve que je n’ai pas été assez clair.

Ce « A » pour « Adaptation » est, ce me semble préférable, au « D » qui est la « décision ». Décider c’est penser, réfléchir et même si cela se fait rapidement il faut avant tout réagir à ce qui nous entoure. Le temps de l’attaque à courte distance est petit et seule l’adaptation naturelle et donc sans penser permet cela.

En fait il s’agit avant tout de l’intuition car l’adaptation aux conditions extérieures provoquées par l’attaquant dans un environnement que nous n’avons pas choisi ne peut se faire sans avoir l’intuition juste. De fait, après de nombreuses années de pratique, le mouvement que vous émettez en réponse à un stimuli extérieur d’attaque, se fait sans que la pensée n’intervienne. Votre survie ne peut exister qu’avec les facultés d’adaptation développées peu à peu et qui vous rendent plus à même d’écouter vos intuitions et d’en déduire la conduite juste à tenir.

Descartes dit que : «Il n’y a pas d’autres voies qui s’offrent aux hommes, pour arriver à une connaissance certaine de la vérité, que l’intuition évidente et la déduction nécessaire ». Dans le cadre du Budô, c’est exactement de cela dont il s’agit. Nous déduisons de façon naturelle les actions pour contrer les attaques de Uke, non pas parce que nous savons ce qu’il va faire mais bien parce que nous en avons l’intuition.

Au niveau du cerveau, les neurophysiologistes s’accordent à penser que l’intuition serait reliée à l’hémisphère droit et qu’elle serait une fonction évoluée de notre cerveau. Comme dans le cas de la proprioception, notre cerveau traite des informations dont nous ne sommes pas forcément conscient. Cette « inconscience » des choses nous informe en tâche de fond et le corps réagit alors de façon naturelle sans que le processus de survie de l’hémisphère gauche (acte réflexe) prenne le pas ou plutôt qu’il s’intègre dans la globalité de la réaction. Quand on voit les Shihan se mouvoir avec naturel et être toujours bien placés, on se surprend à penser qu’ils savaient où serait l’attaquant ou encore qu’ils savaient ce qu’il allait faire. Or si nous acceptons le fait que l’intuition utilisée comme moteur de nos actions permet, de fusionner nos deux cerveaux en un, leurs réactions paraissent normales.

C’est pourquoi, il me semble que le plus important dans l’enseignement que nous recevons de Sensei se limite à cette phrase : « Keep going ! » (traduction anglaise du Bufû Ikkan japonais). C’est en s’entraînant longtemps et sans arrêt, que nous pouvons ainsi développer l’intuition et décider de façon juste de nos conduites à tenir. Cela ne s’arrête d’ailleurs pas à la porte du Dôjô mais dépasse largement ce cadre pour englober notre vie personnelle.

L’observation des évènements est donnée à tous.
L’orientation que nous donnons à nos actions est le résultat de ce que nous sommes.
L’adaptation naturelle nourrie par une intuition sans faille arrive après de nombreuses années de polissage.
C’est tout cela qui nous permet d’agir (réagir) aux conditions extérieures qui nous sont imposées par les autres et par notre environnement.

Ainsi nous pouvons comprendre que le Bujinkan ne se limite pas seulement à un système de techniques guerrières, mais qu’il nous propose surtout un moyen d’approcher la vérité par le biais de mises en situation à caractère guerrier. La technique ne sert à rien si ce n’est à apprendre à reconnaître une situation, et à y répondre le plus efficacement possible.

L’autre jour, au Japon, Sensei répétait que si on appliquait une technique d’école en combat, on avait de fortes chances de mourir. Je dois dire qu’au début, je n’avais pas compris pourquoi, ce n’est que bien plus tard que j’ai compris le sens de ses mots. La technique, aussi parfaite soit-elle, fait appel au cerveau gauche (celui de l’acte réflexe) alors que le Kankaku (feeling, sensation) se développe dans le cerveau droit.

Cette intuition des choses est ce qui vous apportera le plus dans votre vie. Cela n’empêche pas de faire des erreurs mais cela vous donne quelques chances de plus par rapport aux autres de savoir quoi faire quand la situation l’exige. Je suis certain que nombre d’entre vous qui lisez ces lignes ont eu l’occasion, suite à leurs années de pratique, d’expérimenter cela. Amélioration de votre relationnel humain, amélioration de votre conduite automobile, développement d’une certaine assurance etc. Ces conséquences ne sont que la résultante de vos heures d’entraînements passées au Dôjô.

La technique ne doit être considérée que comme une excuse pour trouver cela en nous. Comme le Sakki test, il ne s’agit pas ici d’un acquis, mais de quelque chose d’inné que nous avons toujours eu en nous. La pratique régulière et sincère, sans esprit sportif, nous permet de dégager ces sensations enfouies au fond de nous et que nous ignorions jusqu’à ce qu’elles sourdent et s’imposent à nous. Ce développement de l’intuition ne se fait pas sans heurts et peut vous amener à certaines périodes de doutes ou à avoir envie d’abandonner. Ne vous écoutez pas ! Soyez courageux et allez au bout de votre démarche, car les bienfaits que vous en retirerez seront innombrables. Mais cela se fera dans la douleur car les couches « d’éducation » recouvrant ces aptitudes naturelles à tout homme, seront bouleversées lorsque l’intuition deviendra une réalité pour vous. Comme pour l’eau boueuse, il faut laisser un temps pour la décantation.

Une autre erreur communément répétée par les élèves est de croire que cela arrive tout seul et qu’il suffit d’attendre. Non, mille fois non ! Ce développement (révélation ?) des capacités supérieures de notre cerveau doit passer par une phase d’apprentissage biomécanique importante, et exigeant de nombreuses années de pratique. Les bases du Taijutsu sont votre meilleur outil pour arriver à comprendre cela. Mais que vous soyez doué ou pas, comptez sur plusieurs dizaines d’années pour commencer à toucher du doigt cette nouvelle réalité.

C’est pour cela qu’après mon dernier séjour au Japon je parlais d’un nouveau paradigme. Car une fois passé de « l’autre côté du miroir », la réalité est devenue différente. Dans le cadre de mon évolution martiale/humaine, il m’est arrivé plusieurs fois de passer de l’autre côté du miroir et je suis sûr qu’il y a encore d’autre miroirs qui m’attendent sur le chemin car ce chemin est infini et qu’il dure le temps que dure votre vie.

Gambatte Kudasai !

ARNAUD 08 SEPT 2008

Pour que vous ne vous mépreniez pas sur ce qui précède et que vous saisissiez bien ce que j’entends par intuition, il me paraît nécessaire de revenir sur Descartes : « Par regard (intuitus), je n’entends ni le témoignage changeant des sens, ni le jugement trompeur de l’imagination qui compose mal, mais la conception d’un esprit pur et attentif si aisée et si distincte, qu’il ne reste plus aucun doute sur ce que nous entendons (comprenons). » (cf. Règles pour la direction de l’esprit, III). Il ne s’agit donc vraiment pas de l’acquisition mécanique d’actes réflexes rapides et efficaces chers aux sportifs, mais d’une intégration d’une vision globale de la réalité proposée à nos sens et à notre conscience. L’intuition est le véritable moteur de notre capacité d’adaptation. Ce recours à l’intuition dans nos actes quotidiens crée la possibilité d’unir nos deux cerveaux (action/intuition).

Présenté différemment, on peut la comparer au Dragon du Koteki Ryûda de 2003, concept apparu lors de notre introduction au Juppô Sesshô. Le dragon (cerveau droit) est dans le ciel, et le tigre est au sol prêt à bondir (cerveau gauche). Là encore, n’être que dragon ou que tigre est incomplet, il faut être les deux à la fois. D’où le thème complet de l’année qui était : « Koteki Ryûda Juppô Sesshô Hibun no Kami ».

Cette symbiose dragon-cerveau droit / tigre-cerveau gauche, mène à ce que Karlfried Graf Dürckheim appelle l’individuation (cf. le centre de l’être). Quand vous devenez un avec vous et avec toutes choses, alors, pour paraphaser Takamatsu Sensei, la surprise n’existe pas. Car « le sens de l’individuation est de devenir et d’être authentique. (…) ». Combien de personnes authentiques connaissez-vous autour de vous ? Si cela était aisé, cela serait très répandu. L’individuation de notre être vrai permet de réussir à fusionner les trois personnes que nous sommes. Nous sommes des êtres multiples et la pratique assidue de l’art martial nous amène à nous centrer i.e. à devenir « Un ».

Nous sommes tout d’abord, celui (ou celle) que nous voulons paraître, et aussi celui (ou celle) que les autres perçoivent ; alors qu’en réalité nous devrions être, surtout, celui (ou celle) que nous sommes en réalité.

C’est exactement comme le Sanshin no Kata tant qu’il reste pensé dans le mental. Dès que l’unité entre l’action et l’intuition se réalise, alors le Sanshin coule de façon naturelle dans la forme la plus adaptée à la situation (Heiki, Tenri, Chiri, Jinri, Jori). C’est pourquoi ces mouvements sont si importants dans notre travail au Dôjô et qu’il nous faille les pratiquer et les refaire à chaque cours. La richesse du Sanshin n’apparaît pas immédiatement aux pratiquants et beaucoup les considèrent comme un simple échauffement. C’est une erreur. Un jour viendra où vous les verrez différemment, ce n’est qu’une simple question de temps et d’efforts.

En fait, il s’agit de comprendre que « ce que nous cherchons, c’est l’intégration du moi existentiel et de l’Etre essentiel. (…) » et que « ce travail d’intégration passe par la reconnaissance des grandes forces de l’inconscient. (…) ». Quand l’inconscient est au commande, les temps de réactions sont accélérés et un certain calme vous envahi, qui vous permet de voir les choses se passer comme au ralenti. Parfois, quand Uke attaque on a l’impression d’être comme Néo dans Matrix. J

Le Bujinkan est une école de vie qui nous permet de devenir des êtres humains (Bujin ?) responsables et sûrs de soi. Le polissage incessant des mouvements répétés crée une nouvelle réalité. Mais c’est un travail de toute une vie qui nous amènera à devenir naturellement vrai, à nous-mêmes et aux autres.

Dürckheim ajoute que « pour devenir un être authentique, l’homme doit se libérer [des] forces primaires qui enferment encore le poussin dans la coquille. (…) ». Ces forces primaires auxquelles il fait référence sont le désir de vouloir toujours plaire, d’être aimé, d’être protégé. On peut y voir-là un parallèle avec la fameuse pyramide de Maslow.

Pour progresser sur le chemin, il faut, à un certain moment se décider à prendre des risques et accepter que l’on ne peut être apprécié par tous. L’individuation est le choix que vous faites de vivre pour vous-même et non plus au travers du regard des autres ou par l’apparence que vous voulez donner à votre personnalité. Le Dôjô permet cela car il ne s’agit pas d’être plus fort que l’autre, mais bien de s’adapter naturellement aux conditions qu’il met en place dans un but qui lui est propre, et que vous ne pouvez accepter.

Dans le Jissen (combat réel), comme dans le Jissen (la vraie vie), perdre ou gagner n’a que peu d’importance. Seule la vie compte et tous les moyens pour la préserver sont valables. Devenu « Un », le développement de votre intuition vous rend plus aptes à vous diriger de façon juste.

Vos décisions sont justes et le bonheur à portée de main. Vivez en étant fidèle à vous-même et soyez heureux.

Nakaima !

L‘apport de la Physiologie pour l’étude des arts martiaux

L‘apport de la Physiologie pour l’étude des arts martiaux

Chers amis, j’ai eu la chance d’être orienté il y a peu vers un maître français dans un domaine méconnu et en plein essor : les neurosciences. Il s’agit d’Alain BERTHOZ, grand spécialiste de physiologie de la perception et de l’action. Lors d’une série de cours au Collège de France, il enseignait sur le sujet « Fondements cognitifs de l’identité : entre mémoire du passé et anticipation ». Ayant « podcasté » (en toute légalité) le cours, ce que je vous invite à faire, j’ai noté pour vous son propos d’introduction.

« Depuis 1993, j’ai essayé de proposer une nouvelle approche de la physiologie de la perception et de l’action en inversant la vision classique du fonctionnement cérébral. J’ai en effet proposé de mettre en avant l’idée que le cerveau est un simulateur, un émulateur d’action, qui projette sur le monde ses hypothèses et ses grilles d’interprétations. Le cerveau est avant tout un « prédicteur » qui utilise la mémoire du passé pour prédire la conséquence de l’action dans une dynamique que nous retrouverons dans ces leçons et qui évoque le jeu de la rétention et de la protension telles que décrites par Usserl. L’idée que la perception est action simulée a été magnifiquement confirmée depuis par la découverte des neurones miroirs qui a engagé la physiologie dans une voie importante pour au moins deux raisons. D’abord elle confirmait l’étroite correspondance entre perception et action mais surtout elle oblige la physiologie à changer de paradigme et à passer d’une physiologie du sujet à la première personne à une véritable physiologie de l’intersubjectivité » etc

Le reste de la conférence mérite votre  attention si vous souhaitez occuper intelligemment vos temps de transport en commun.

Que tirer d’un tel propos pour des pratiquants d’arts martiaux ?

Tout d’abord, exploitons la piste du cerveau « prédicteur ».

Entre autre, l’affaire est abordée et détaillée dans le cours autour de la 38e 41e minute. BERTHOZ nous apprend que « le cervelet n’est pas seulement impliqué dans traitement des informations sensorielles et la coordinations des mouvements, il est aussi impliqué dans la détection, par exemple de la différence entre la sensation prédite et la sensation réelle […] lorsque nous faisons une commande motrice il y a à notre système sensorimoteur, une copie efférente de cette commande […] est envoyée dans un système de prédiction pour prédire les conséquences de l’action avec des modèles appelés les modèles en anticipation […] le cervelet est donc impliqué dans cette détection et cette anticipation de la conséquence d’une action. ». Il semble donc que le mouvement appelle de manière simultanée (ou presque) une anticipation automatique et inconsciente des conséquences.

Replaçons-nous maintenant dans le contexte du combat, qui est par excellence l’intersubjectivité évoquée (en effet, chaque sujet réagit en permanence à l’action de l’autre). Le combat comprend souvent des mouvements ou au moins une potentialité de mouvement. D’après les propos d’Alain BERTHOZ, Le cerveau de chaque combattant possède donc une capacité innée et immédiate d’anticiper les conséquences de l’action en cours, sans même passer par une phase consciente. Je vais donc me placer dans le contexte d’une confrontation entre combattants avancés, qui laissent leur « corps » s’exprimer sans VOULOIR faire une technique. Nous nous situons alors plus prêts du cervelet que des lobes frontaux…

J’avais évoqué dans un article (que je vais remettre en ligne) la boucle décisionnelle de John BOYD, la OODA loop. Comme vous le savez (ou saurez quand vous l’aurez lu) elle possède une boucle courte d’interruption d’action, pour raison de survie. Et bien, si l’on met en relation le résultat de physiologie et l’exploitation de la OODA loop, en comprend mieux pourquoi on peut frapper l’instant de la décision chez un cerveau qui a l’expérience du combat et donc anticipe les conséquences de la nouvelle menace. Cela explique aussi pourquoi, cela ne marche pas aussi bien sur les néophytes qui n’ont pas idée de ce qu’est la menace (et donc avec lesquels on peut être plus sommaire). Première conséquence pédagogique, il faut éduque ou re-éduquer le cervelet à anticiper les conséquences de ses actes et l’éduquer à la douleur et au danger pour créer les réflexes de survie (qui permettent de passer le SAKI Test). Deuxième conséquence pédagogique, le cervelet ne doit pas être trop conditionné, pour ne pas avoir des ornières qui le guident en force et lui retire la souplesse de l’adaptation. Non pas s’entraîner plus mais s’entraîner mieux.

Pendant le combat lui-même, le cervelet, s’attend à certaines choses (voire il a des certitudes s’il a atteint ce qu’on appelle le sur-entraînement). Le principe de la Guerre de Ferdinand FOCH nommé couple sûreté/surprise peut passer par une exploitation de cette particularité. Sûreté pour soi en développant cette anticipation faite d’adaptation réactive (TAKAMATSU Sensei « pour que n’existe plus pour vous quelque chose comme la surprise »). Surprise pour l’autre en ne lui donnant jamais les repères qu’il attend ou en le saturant d’informations inexploitables. La technique qu’Arnaud COUSERGUE surnomme en plaisantant à demi le KURAGE RYU, la technique de la méduse est un exemple. Les principes généraux KYOJITSU TENKAN HO alterner la vérité et le mensonge ou MENKYKAIDEN maintenir l’autre dans le brouillard, trouvent leur application physiologique (et non pas psychologique cette fois, ce qui est un autre problème).

Je ne tire pas la pelote jusqu’au bout car elle est longue et il faut en laisser pour les autres…

Deuxième piste de réflexion : Faut-il étudier aussi la physiologie pour progresser dans le Bujinkan ?

J’espère vous avoir convaincu que ces résultats de recherche scientifique pouvaient avoir un intérêt dans l’étude martiale. Mieux se connaître, mieux connaître l’autre sont des points essentiels pour comprendre ce qui se passe. Au commencement de la pratique, ce qui importe n’est pas tant de savoir comment cela fonctionne mais plutôt d’avoir les bons éducatifs, les bons exercices qui permettent de progresser et très vite d’être efficace au moment voulu. Il n’est pas forcément nécessaire d’étudier la physiologie cependant cela permet d’apporter un éclairage nouveau sur la pratique et sur le combat, comme par exemple faire le tri entre les exercices toxiques et ceux qui permettent de progresser. Une fois que l’on a compris les bases, il est du ressort de chacun de se cultiver  (c’est d’ailleurs ce que vous tentez de faire en ayant eut la patience et l’indulgence de me lire jusqu’ici) et dans cette veine, je pense que les élèves devraient exiger de leurs professeur la culture et l’esprit critique nécessaires pour leur enseigner les bonnes choses. Mais c’est vrai aussi des neurosciences, de l’anatomie, de la psychologie, des sciences de l’éducation, de la stratégie, de l’histoire, de la philosophie etc etc. Si l’on veut creuser la voie martiale, il faut oser aller chercher les enseignements là où ils se cachent, de la thèse de psychologie aux simples saules sous la neige en passant par les ouvrages de doctrine ou les Denshô. Le champ d’investigation est très vaste et, si l’on ne peut tout couvrir seul, il faut prendre ce qu’il y a de bon et d’utile autour de soi, si possible auprès de ceux qui ont déjà ouvert la voie (on gagne beaucoup de temps ainsi !). C’est l’esprit du SHIKIN HARAMITSU DAIKOMYO couplé au ONEGAISHIMAS. C’est l’esprit de ces deux vœux de Sensei : « devenez votre propre professeur » et « choisissez-vous un bon shihan ».

La Shidoshikaï à la quelle se rattache le dôjô de l’Ecole militaire s’est dotée d’une sorte de comité technique. Cela me paraît très bien. Il serait souhaitable de pousser le raisonnement un peu plus loin et peut-être d’envisager des contributions complémentaires en s’appuyant sur les expertises nombreuses qui existent au sein du Bujinkan en France. Réciproquement, acceptons les différences de centres d’intérêts entre les spécialistes tout en reconnaissant l’utilité de leur compétence. A titre personnel, ayant une certaine pratique des Denshos modernes que sont les manuels de combat, j’en connais les principaux atouts et limites et, à ce titre, je n’ai aucune vénération pour les « textes anciens » fussent-ils écrits il y a 800 ans. Je les prends pour ce qu’ils sont, j’en tire ce dont je suis capable et j’en fais mon miel. Aussi, vous ne me verrez pas sur ce blogue faire de longs  exposés sur telle ou telle école, leur histoire et le chemin parcouru. Les principes m’intéressent plus que les noms rigolos et les enchaînements chorégraphiés que certains collectionneurs de techniques aiment à étaler. Cependant, je reconnais un grand mérite à certains passionnés quand ils sont rigoureux et compétents, c’est de permettre à d’autres d’accéder à des infos de qualité sans lesquels il n’est pas possible de se faire une idée juste des choses. Et j’en profite pour remercier une fois encore Dominique/DAI TORA qui a fait et conduit encore un travail remarquable. Il nous fait partager ses connaissances sur le forum de la Buyukaï.

Mais, surtout et c’est, à mon sens, la leçon de sagesse dans ce domaine (désolé de pontifier ainsi), il me semble qu’il faut conserver l’ouverture d’esprit tant prônée par Sensei. Pouvoir remettre en cause aujourd’hui ce qu’on a cru si juste hier afin d’aller plus loin dans le chemin que l’on a décidé d’arpenter. J’en profite pour rendre gloire à Arnaud Cousergue qui, bien que le plus haut gradé français, a prouvé qu’il ne vivait pas sur ses lauriers, qu’il était prêt à remettre en question ses méthodes pédagogiques, sa propre pratique pour devenir encore meilleur professeur et pratiquant. Ce n’est pas si courant.

 Merci de votre patience et de votre attention. Amitié, Jean

Les chiffres et les lettres, bons serviteurs, mauvais professeurs

Chers amis,

Vous trouverez sur certains blogues et, en particulier, dans les excellentes productions d’Arnaud COUSERGUE, des références nombreuses aux sens multiples des mots japonais (qu’ici je résume aux « lettres ») et aux nombres. Je tenais à apporter un éclairage complémentaire et éventuellement divergent. Même un shidoshi-hô peut avoir ce genre d’avis ; c’est beau la liberté de parole, surtout quand elle est pratiquée ouvertement, dans la considération et  le respect mutuels.

L’idée à retenir est toute dans le titre : servez vous des « chiffres et des lettres » si cela peut vous aider à mémoriser ou illustrer des principes et des relations entre les concepts (l’idée des bons serviteurs) mais ne pensez pas apprendre des principes contenus de manière intrinsèque dans les relations numérologiques ou dans les glissements sémantiques (l’idée des mauvais professeurs). N’oubliez pas que l’une des leçons de sagesse du BUJINKAN est de faire de chaque événement un support à un enseignement sans omettre que c’est votre regard sur le monde qui fait de vous votre propre professeur.

Qu’est-ce qui me permet de dire cela ? Pour les bons serviteurs, il vous suffira de vous reporter aux nombreux articles d’Arnaud COUSERGUE, richement documentés, bien mieux que je ne saurais le faire, porteurs d’enseignements très intéressants pour qui prend le temps de les méditer. Mais pour les mauvais professeurs, je vais étayer un peu mon discours.

Commençons par les chiffres car c’est ce qui est le plus évident. On dit de Churchill qu’il avait ce mot « les seules statistiques auxquelles vous pouvez faire confiance sont celles que vous avez falsifiées vous-même ». Pour la « numérologie martiale », c’est pareil. A partir de relations mathématiques et en s’appuyant sur des raisonnements faux, vous pouvez obtenir n’importe quoi. Donc, il ne faut jamais prendre pour argent comptant les conclusions qu’on en tire.

Quelques exemples pour démontrer n’importe quoi avec des effets dangereux.

Démontrons de manière fausse que la relation 1+2+3+4+5= 15 est un des secrets du BUJINKAN.

1= le guerrier // 2= la relation de dualité (le guerrier, son adversaire) // 3= le TEN CHI // 4= le carré qui symbolise la Terre CHI, par laquelle les Japonais repassent systématiquement// 5= les cinq éléments (sauf la terre). En donnant à l’addition le sens que l’on veut, on tripatouille les différents chiffres et hop, 15, le Jugodan représenterait l’unité du Soi, face à la dualité du combat dans l’environnement TENCHIJIN s’appuyant sur la Terre et les cinq autres éléments dont la conscience. Le résultat est ésotérique à souhait et ne donne rien de bon mais peut piéger les gogos.

On reprend mais en pire. 1= la fusion // 2= le maître et le disciple// 3= SHIN GI TAI esprit corps technique // 4= les quatre dimensions (donc la maîtrise du temps et de l’espace)// 5= les cinq principes du ninjustu. En maintenant un autre raccourci sur le sens de l’addition,  on découvre donc : le jugodan 15 deviendrait « la maîtrise du Ninjutsu et celle de l’espace-temps (donc le pouvoir sur le Monde) s’obtient par une fusion entre le maître et l’élève grâce à l’esprit, la technique et même le corps. » Et c’est comme ça que vous obtenez une belle secte, bien comme on ne les aime pas !

Je pense que ce genre de petits exemples un peu caricaturaux vous montre assez clairement les limites de ce genre de choses.

Passons maintenant aux lettres. Le mécanisme est comparable et aussi plus fin que celui de la « numérologie ». Les mots sont d’excellents serviteurs et portent des enseignements très forts et sont par là-même d’autant plus dangereux. Les multiples sens des mots japonais sont l’occasion d’ambigüités et d’exploitation soit pertinente soit, au contraire, erronée (voire parfois malveillante).S’appuyer sur les kanji comme gage de bonne foi est certes une louable intention de retour aux sources mais présente les même risques. Voici un exemple  sans prétention et sans kanji et complètement artificiel. Partant d’une analyse de jûgôdan// jû souplesse//, gô dureté// dan : degré donc le jûgôdan mesurerait alors le degré de souplesse dans la dureté. On obtient bien tout et n’importe quoi. Et je ne parle même pas des textes officiels des Denshô volontairement ésotériques (selon la signification de sens caché) où les vents célestes croisent la brume matinale et le dragon rugissant, l’oiseau qui s’ébroue. Il faut donc là encore se méfier des sauts logiques, des déductions erronées, des relations abusivement établies.

Une bonne façon de ne pas se tromper tout seul en s’auto-intoxiquant, reste tout de même de choisir un bon professeur, digne de confiance et de suivre ses conseils tout en sachant que ce qui est vrai et compréhensible pour lui ne sera peut-être pas aussi explicite, clair et porteur de sens pour vous. Donc conserver par ailleurs une certaine lucidité est salutaire. Mais aussi, il est bon de savoir que tout peut être faux, comme le disent parfois mes sempaïs. Tout peut être faux et c’est justement en démêlant le vrai du faux que nous nous construisons. Montrer le faux pour enseigner le vrai, cette pédagogie propre au Ninjutsu, demande des professeurs et des élèves vertueux et lucides. Bon démêlage à chacun,

Merci de votre attention et à bientôt

Amitiés, Jean

Relire “Décider dans l’incertitude” avec d’autres yeux

Chers amis,

Je vais aborder ici un ouvrage très intéressant Décider dans l’incertitude du Général Vincent DESPORTES. Référence : ISBN 978-2-7178-5335-3 éditions ECONOMICA, 15 € et je vais le regarder avec l’œil du membre du BUJINKAN.

Tout d’abord, excellente nouvelle, le BUJINKAN est une école où l’on apprend l’Art de la Guerre. Cela va peut-être choquer les plus pacifistes, tant pis pour eux, la réalité est là. Je ne dénie pas à cette belle Ecole d’apprendre plus fondamentalement à être des femmes et des hommes pleinement libres et heureux qu’à se battre, mais le chemin choisi reste la voie de la Guerre pour mieux assurer la Paix, si vis pacem para bellum et tout et tout.

Pour peu que vous ayez une petite  culture militaire tactique et stratégique,  que vous ayez parcouru le traité de l’efficacité et dans une moindre mesure le détour et l’accès de François JULLIEN (cité à plusieurs reprises dans l’ouvrage par le Gal DESPORTES) et que vous connaissiez les principes développés par le BUJINKAN (en particulier ceux que porte Arnaud COUSERGUE jusqu’à nous), cet ouvrage va :

-vous apporter des exemples, des citations, des pistes de lecture.

- vous permettre d’aborder, le cas échéant, quelques concepts militaires  qui ne vous étaient pas familiers

- mais surtout, étayer votre conviction que l’on parle exactement de la même chose dans l’étude du Bujinkan.

Ce dernier point pourrait paraître présomptueux : un art martial aussi riche que les penseurs tactiques et stratégiques. Ce n’est pas de l’orgueil, c’est bien de cela qu’il s’agit, vous allez voir pourquoi.

Tout d’abord, je vais évoquer les “réponses” d’HATSUMI Sensei rapportées par Arnaud COUSERGUE. Il était demandé à Sensei ce qu’il pensait des classiques de stratégie, en particulier SUN TZU, très souvent cité pour son action indirecte, ou encore Myamoto MUSASHI. La réponse qu’il donna fut que TAKAMATSU Sensei (mais aussi lui-même) les avait étudiés à fond et la conclusion était qu’il n’y avait rien dedans (de plus que ce que les écoles et plus tard le Bujinkan apportaient déjà). Ayant lu les dits ouvrages (traduits bien entendu), je peux dire qu’une telle réponse ne m’a finalement pas vraiment surpris. Vous pourriez me dire que ce n’est que le point de vue de Sensei, rapportés au 3ème degré, admettons tout de même qu’il ne fait aucune publicité pour les ouvrages évoqués.

Par ailleurs, si le BUJINKAN est un regroupement d’écoles, il est irrigué par les principes tactiques et stratégiques qui sous-tendent chacune d’elles. Issues des champs de bataille et ayant fait leur preuve pour avoir survécues, on peut imaginer d’emblée qu’elles sont su trouver les invariants essentiels que les Européens ont pu appeler les principes de la Guerre etc. Attention, rares sont les écoles à la lignée si ancienne, c’est pourquoi, nombre de styles récents, développés en temps de paix, sont si souvent à côté de la plaque et font porter le discrédit sur les arts martiaux comme art de guerre, n’en ayant conservé que le côté « OMOTE » en oubliant le « URA ». Donc ce qui est vrai du Bujinkan n’est pas transposable à la plupart des arts martiaux développés aujourd’hui. Evidemment, les sports de combat n’étaient même pas envisagés.

Enfin, viennent les difficultés de vocabulaire, de langage et, pour reprendre François JULLIEN, la façon dont on fait porter le sens par les mots (voir à ce sujet le détour et l’accès). Pour une même réalité à décrire, les langues utilisent des mots et images qui leur sont propres et qui ne sont pas transposables directement, image par image, dans une autre langue. Prenez n’importe quel mot japonais, il a une multitude de sens qu’un Français sera capable de comprendre tous mais avec plus de mots (qui eux-mêmes ont plusieurs sens). Tout l’art de la traduction sera donc, non pas de s’attacher à faire du mot à mot, ce qu’on comprend bien comme étant indigeste, mais bien de recouvrir la même réalité à décrire, de donner le sens. C’est un art très difficile, auquel je ne me frotterai pas, n’en n’ayant pas les aptitudes. Pour en revenir au sujet de l’ouvrage du Gal DESPORTES et du BUJINKAN, ma conviction est que les mots pour le dire sont certes différents mais le sens global est vraiment très proche.

Je vais donner seulement quelques exemples frappants sans tout dévoiler…

La notion d’adaptation est mise en avant de manière très poussée chez le Gal DESPORTES. Le BUJINKAN s’en réclame en permanence, allant jusqu’à bannir les « katas » « formes » dont les autres « rats martiaux » ont fait un de leur pilier (il y a même des champions de katas !) et privilégier les Henkas : variantes. (Les seuls katas, appelés bases, sont changés dès qu’ils sont un peu maîtrisés). Histoire de convaincre les derniers sceptiques : dans la conclusion, page 207 : « Développer les voies de l’adaptation naturelle aux circonstances : telle est ainsi la règle, du niveau tactique au politico-militaire. » Si cela, ce n’est pas exactement dans la même lignée que ce que préconise le BUJINKAN…

Liberté d’action, autonomie et le saki test : page 207 toujours : « la liberté d’adaptation autonome doit être donnée à celui qui perçoit le plus vite la nécessité ». Cela ne vous rappelle rien ?

Dans le champ de l’incertitude, le Gal DESPORTES préconise de s’en servir : ruse, aveuglement, manipulations. N’est-ce pas le fond de commerce du NINJUTSU, du Menkyo Kaiden, du Kyojutsu etc ?

Je ne vais pas insister, il faudrait faire tripler l’épaisseur du livre du Gal DESPORTES : à chaque paragraphe, on peut se dire « mais bien sûr, j’ai déjà vu ça mais le nom était différent. »

Conclusion

Mon conseil, lisez cet ouvrage avec les yeux qu’il faut et vous irez d’évidence en évidence et de découverte en découverte (car shikin haramitsu daikomyo). Vous en ressortirez plus riches et plus sûrs de la valeur de ce qui est enseigné sur le plan martial par le BUJINKAN (au moins celui que je connais). Quant à l’épanouissement de l’être, c’est un aspect qu’il faudra découvrir sans trop compter sur cet ouvrage…

Merci de votre attention et bonne lecture.

Amitiés, Jean

LA YARI, le SABRE et l’espace temps (article du 18 FEV 2008)

Chers amis, cet article est une recopie d’un post paru sur le forum de la Shidoshikaï (actuellement “crashé”) . Avant que de se mettre à étudier les armes, il me semble utile de la mettre à votre disposition. Bien entendu, depuis deux ans et demi, j’ai progressé. Cela sera l’occasion de faire des commentaires le moment venu. bonne lecture 

malgré le titre, pas de physique classique ou quantique en perspective.
Je vous propose quelques pistes de réflexion et surtout un partage de sensations vécues récemment.
Lors d’un stage exceptionnel avec Bruno et Hugues au Shaolin Tao ces 16 et 17 février 2008, les stagiaires ont pu ressentir de bien étranges phénomènes.
En préambule, sabre et yari ont cette caractéristique commune d’être vécus comme “arme ultime”. Une frappe ou coupe bien faite est décisive contrairement au combat à mains nues pour lequel on peut plus aisément consentir le contact. De cet aspect découle une sensation bien particulière d’être sur le fil du rasoir. à condition d’”être dedans”. (voir ci dessous)

l’attitude
Plus encore que pour l’étude d’arme nécessitant une technique élaborée (le Jo en particulier), c’est dans l’attitude (encore une fois, c’est une porte ouverte de plus qui vient d’être ravagée) qu’on adopte pour étudier la combinaison de ces deux armes que se trouve la clef. Il est bon d’avoir le contact avec une yari “réelle” pour se rendre compte de ce que l’on simule avec les armes en mousse. Dans le cas contraire on risque fort de passer à côté de ce qu’il y a à ressentir. Merci à Bruno de nous avoir donner le ton juste grâce à sa yari authentique.

Le temps
Le sabre et la Yari par leur vitesse de frappe rétrécissent le temps disponible. Mais, quand,pour une raison ou une autre, on “sent” une ouverture, le prédateur que nous sommes voit s’ouvrir une plage de temps considérable pour frapper.
Le temps se dilate et se contracte au rythme du combat.
C’est une sensation vécue lors de ce stage qui laisse pantois.

L’espace
Par leur allonge plus ou moins grande, Yari et Sabre modifient la perception de l’espace et donc son expression la plus condensée: la distance. L’un comme l’autre possèdent une distance à partir de laquelle l’arme devient inopérante ou bien moins efficace.
Selon la position de l’arme et l’attitude de celui qui la tient, on retrouve un phénomène de contraction ou d’expansion des zones dangereuses ou jugées sûres.

En combinant les deux phénomènes, on amplifie considérablement les sensations que procurent les autres armes ou l’entraînement au Tai Jutsu.
C’est, d’après moi, une école excellente pour appréhender la spécificité du combat réel qui produit certains effets comparables.

Sur le plan physique
Si l’art de la yari procède de petits pas et de petits sauts, il n’en reste pas moins qu’on met une attention et une energie considérables à se mettre “à distance”, à la “bonne distance” et donc à multiplier les dits petits pas et petits sauts. C’est une nécessité du combat qui doit être très éprouvante en armure.

Ce qui est étrange, c’est que certains sauts du Togakure procèdent de la même logique vis à vis du temps et de l’espace dans une sorte de fuite du faible face au fort.
C’est vraisemblablement une piste à creuser.

Merci de votre attention.
Amicalement,
Jean

Nouveau blogue d’Arnaud COUSERGUE

Bonjour à toutes et à tous,

j’ai le plaisir de vous annoncer qu’un nouveau blogue d’Arnaud COUSERGUE, le plus haut gradé français du Bujinkan est disponible.

Voici le lien pour le fréquenter http://kyogo.wordpress.com/

Ce blogue étant déjà richement fourni, c’est l’occasion de partager un  peu la pensée et cette fois en français, d’un grand pratiquant martial, d’un grand pédagogue et d’un homme à la pensée profonde. J’en profite pour rappeler que son autre blogue, en anglais celui-là, est placé en lien aussi. Excellente lecture et à bientôt pour d’autres infos.

Amitiés, Jean

La Stratégie par le corps

Prémbule: Cet article est une tribune libre, parue dans le numéro 39 (juillet/août) de la revue Héraclès, éditée par le CDEF (centre de doctrine et d’emploi des forces), organe de reflexion de l’armée de Terre. A sa parution, il était précédé de l’avertissement suivant:

La rédaction d’Héraclès a choisi de faire paraitre cet articledont le suhet et le ton, décalés, pourront paraître à certains, quelques peu éloignés de nos préoccupations actuelles. Pour son originalité , mais aussi compte tenu de la problématique sous-jacente, cet article mérite votre attention.

La Stratégie par le corps

Le renouveau doctrinal, à l’œuvre dans les Armées, pourrait-il être amélioré par une approche pédagogique nouvelle ? Peut-on imaginer un « dressage du stratège » comme on parlait de celui du soldat en 14 ? Le Gal BEAUFFRE regrettait qu’on n’enseignât pas la Stratégie et ses principes mais des stratégies[i] ; attachons nous donc à l’étude des dits-principes. Si leurs fondements théoriques sont bien abordés dans nos Ecoles, leur enseignement, très intellectualisé, demeure amputé de la « compréhension corporelle ».

De manière générale, pour former l’esprit aux principes, une méthode éprouvée est l’induction, l’expérimentation[ii]. Par ailleurs, dans la structure de la mémoire, la plus immédiate et la moins consciente est certainement ce dont le corps se souvient jusqu’à devenir une seconde nature. Sachant que le rythme des décisions à prendre s’accroît[iii] et demande de plus en plus d’instinct (entre autre face à l’incertitude), le stratège qui aurait ingéré son art ainsi, serait naturellement plus efficace. Le projet de s’approprier la Stratégie par le corps paraît alléchant. C’est dans cet esprit que Jigoro KANO a fondé le jûdô[iv]. C’est dans cet esprit que l’escrime est enseignée en école même si elle ne répond plus à la richesse des principes à incorporer. La culture asiatique conserve cette forme d’apprentissage et d’éveil par la pratique et en particulier dans les arts martiaux nippons[v]. La pensée stratégique japonaise, bien loin d’être indigente, a conservé au sein d’écoles anciennes et de rares écrits, la quintessence de la réflexion stratégique. Ces fameux principes doivent être expérimentés avec l’aide d’un bon professeur, et devenir alors « co-naissance ».

Si dans nos Ecoles, on décidait d’enseigner les principes stratégiques sans se limiter aux spéculations intellectuelles, par l’éducation martiale, par le corps, que devrait-on en attendre prioritairement ? A mon sens, la faculté d’adaptation par la compréhension quasi-instinctive de l’environnement, du contexte, du terrain, de l’adversaire bref une MEDO réflexe, serait la moindre des choses à enseigner physiquement et donc intellectuellement. Prenons un exemple volontairement philosophique. Le principe taoïste complexe « ne rien faire et que rien ne soit pas fait »[vii] peut être enseigné par la voie martiale évoquée. Erigé en une doctrine d’adaptation et d’exploitation du potentiel de situation, il aide la planification d’un état-major à conserver une large part de souplesse, sans idée préconçue.

Cette révolution culturelle ouvrirait plus encore l’esprit de nos cadres. Le partage de cette expérience personnelle de chacun avec les dits-principes permettrait d’atteindre une certaine unité (et non unicité) de perception, comparable à une unité doctrinale mais qui soit capable de s’extraire aisément des paradigmes en vigueur. Au même titre que d’autres thèmes d’étude, à quand des cours d’arts martiaux au CDEF, au CESAT, au CID, au CHEM?

Chef de bataillon Jean AUGIER

(CESAT, CID et CHEM sous des organismes de l’Ecole militaire formant les futurs chefs et grands chefs des Armées et de la Gendarmerie)


[i] In Introduction à la stratégie.

[ii] A comprendre à la fois comme expérience vécue et essai/tentative, Erlebnis et Erfahrung en Allemand.

[iii] C’est même une des vulnérabilités à exploiter selon J. BOYD dans la boucle décisionnelle « OODA loop ».

[iv] « J’ai découvert le principe de l’efficacité maximale et pour l’enseigner j’ai développé une méthode que j’ai appelé jûdô » Jigoro KANO. En résumé, le principe est celui de la non-résistance. Le jûdô n’était pas un sport à ses débuts…

[v] Certains arts martiaux nippons ont conservé cette vocation martiale (et non sportive) sans tomber ni dans la brutalité ni dans l’ésotérisme.

[vii] Cité par François JULLIEN in Traité de l’efficacité.

Catégories:Philosophie martiale

Mieux que la résilience, l’esprit des gogyo

Chers visiteurs, je vous livre quelques éléments de réflexion que m’ont inspirés les « gogyo », transposés au domaine stratégique. Tout d’abord, quelques rappels.

Les « gogyo » (autrement nommés sanshin no kata= forme des trois cœurs/esprits)

Les « gogyo » est en fait une série de cinq (GO=cinq en japonais) exercices de base reprenant les cinq éléments japonais : terre (CHI), eau (SUI), feu (KA), vent(FU) et vide (KU) et qui sont une partie du TEN RYAKU NO MAKI (les techniques dites « du ciel »-TEN- qui servent entre autres à apprendre à se mouvoir). Ils se pratiquent à deux, avec une attaque de UKE et une réponse de TORI (comprenant une posture, un déplacement, une riposte soit 3 esprits). Les vertus pédagogiques de ces exercices sont nombreuses et l’une d’elles réside dans le fait qu’ils ne sont pas figés : ils varient selon l’arme (ou non) détenue, selon l’attitude que l’on désire travailler etc. En fait, dès que l’on commence à être à l’aise, il est temps d’en changer. Les « gogyo » se distinguent entre eux par le déplacement dans l’espace, on s’en doute, mais aussi par la gestion temporelle de l’attaque de UKE par TORI et surtout, de manière générale, la façon de percevoir une attaque de UKE.

La résilience

Ce terme un peu abscons a été utilisé d’un côté en psychologie, d’un autre dans le Livre Blanc de la défense et de la sécurité nationale paru en 2008. Dans les deux cas, l’idée de la résilience est la capacité à se remettre, à se rétablir, à rétablir un fonctionnement normal des institutions(ou de l’équilibre psy) après un choc, une attaque, un coup dur. On pourrait dire, en termes martiaux, la capacité à encaisser et à poursuivre le combat. Cela paraît relativement simple à comprendre, un peu plus difficile à mettre en œuvre.

L’apport récent dans mon bagage technique du TACHI KUMIUCHI (les techniques au sabre de guerre) m’a fait prendre conscience d’un point auquel je n’avais pas fait suffisamment attention. Ce point est déjà identifiable dans les gogyo sans tachi mais était plus discret. De quoi s’agit-il ?

Lors des « gogyo » avec tachi, UKE attaque TORI, lequel a son TACHI au fourreau (qui attaquerait d’un coup de poing quelqu’un avec un sabre dégainé ?). C’est en prenant la posture adaptée (pour CHI no KATA, quelque chose avoisinant ICHIMONJI, posture très en ligne) que naturellement la poignée du sabre vient dans la main de TORI et qu’il peut dégainer, rendant son mouvement retour/riposte d’autant plus meurtrier.

Enseignement : en réaction à l’attaque de UKE, la protection de TORI par la posture qu’il choisit (ou qui lui vient) est en fait une préparation de la riposte. Donc, c’est UKE qui arme TORI. Cela ne fonctionne, que si la technique devient naturelle, que l’arme et le corps ne sont plus dissociés, ce qui est acquis par la pratique, grâce au travail des dits-gogyos mais aussi de l’arme considérée.

Enseignement par rapport à la résilience.

Sur le plan stratégique ou même psychologique, ce que nous apprennent les gogyo me semble plus puissant encore que la simple capacité à encaisser et à s’en remettre. On se place véritablement dans la démarche « ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort »de Nietzsche ou Shikin haramitsu daikomyo : en toute chose il y a un enseignement à tirer ». En effet, c’est le coup dur qui fourbit les armes pour réagir ou riposter.  Attention, je ne parle pas de représailles. Notez qu’il ne s’agit pas de subir mais bien de s’adapter de manière proactive.

Dans une vision géopolitique, on peut se demander à quel point nos démocraties ont intégré ce concept. Quand on étudie les engagements majeurs plus ou moins récents des Etats Unis en guerre, le potentiel de situation n’attendait qu’un déclencheur (ou un prétexte selon l’analyse que l’on en fait). Mais je ne m’avancerai pas sur ce sujet ici, à chacun de creuser sa reflexion dans ce domaine.

Il reste encore beaucoup à dire sur les gogyo, rassurez-vous, le sujet n’est pas épuisé!

Amitié, Jean

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