L‘apport de la Physiologie pour l’étude des arts martiaux
L‘apport de la Physiologie pour l’étude des arts martiaux
Chers amis, j’ai eu la chance d’être orienté il y a peu vers un maître français dans un domaine méconnu et en plein essor : les neurosciences. Il s’agit d’Alain BERTHOZ, grand spécialiste de physiologie de la perception et de l’action. Lors d’une série de cours au Collège de France, il enseignait sur le sujet « Fondements cognitifs de l’identité : entre mémoire du passé et anticipation ». Ayant « podcasté » (en toute légalité) le cours, ce que je vous invite à faire, j’ai noté pour vous son propos d’introduction.
« Depuis 1993, j’ai essayé de proposer une nouvelle approche de la physiologie de la perception et de l’action en inversant la vision classique du fonctionnement cérébral. J’ai en effet proposé de mettre en avant l’idée que le cerveau est un simulateur, un émulateur d’action, qui projette sur le monde ses hypothèses et ses grilles d’interprétations. Le cerveau est avant tout un « prédicteur » qui utilise la mémoire du passé pour prédire la conséquence de l’action dans une dynamique que nous retrouverons dans ces leçons et qui évoque le jeu de la rétention et de la protension telles que décrites par Usserl. L’idée que la perception est action simulée a été magnifiquement confirmée depuis par la découverte des neurones miroirs qui a engagé la physiologie dans une voie importante pour au moins deux raisons. D’abord elle confirmait l’étroite correspondance entre perception et action mais surtout elle oblige la physiologie à changer de paradigme et à passer d’une physiologie du sujet à la première personne à une véritable physiologie de l’intersubjectivité » etc
Le reste de la conférence mérite votre attention si vous souhaitez occuper intelligemment vos temps de transport en commun.
Que tirer d’un tel propos pour des pratiquants d’arts martiaux ?
Tout d’abord, exploitons la piste du cerveau « prédicteur ».
Entre autre, l’affaire est abordée et détaillée dans le cours autour de la 38e 41e minute. BERTHOZ nous apprend que « le cervelet n’est pas seulement impliqué dans traitement des informations sensorielles et la coordinations des mouvements, il est aussi impliqué dans la détection, par exemple de la différence entre la sensation prédite et la sensation réelle […] lorsque nous faisons une commande motrice il y a à notre système sensorimoteur, une copie efférente de cette commande […] est envoyée dans un système de prédiction pour prédire les conséquences de l’action avec des modèles appelés les modèles en anticipation […] le cervelet est donc impliqué dans cette détection et cette anticipation de la conséquence d’une action. ». Il semble donc que le mouvement appelle de manière simultanée (ou presque) une anticipation automatique et inconsciente des conséquences.
Replaçons-nous maintenant dans le contexte du combat, qui est par excellence l’intersubjectivité évoquée (en effet, chaque sujet réagit en permanence à l’action de l’autre). Le combat comprend souvent des mouvements ou au moins une potentialité de mouvement. D’après les propos d’Alain BERTHOZ, Le cerveau de chaque combattant possède donc une capacité innée et immédiate d’anticiper les conséquences de l’action en cours, sans même passer par une phase consciente. Je vais donc me placer dans le contexte d’une confrontation entre combattants avancés, qui laissent leur « corps » s’exprimer sans VOULOIR faire une technique. Nous nous situons alors plus prêts du cervelet que des lobes frontaux…
J’avais évoqué dans un article (que je vais remettre en ligne) la boucle décisionnelle de John BOYD, la OODA loop. Comme vous le savez (ou saurez quand vous l’aurez lu) elle possède une boucle courte d’interruption d’action, pour raison de survie. Et bien, si l’on met en relation le résultat de physiologie et l’exploitation de la OODA loop, en comprend mieux pourquoi on peut frapper l’instant de la décision chez un cerveau qui a l’expérience du combat et donc anticipe les conséquences de la nouvelle menace. Cela explique aussi pourquoi, cela ne marche pas aussi bien sur les néophytes qui n’ont pas idée de ce qu’est la menace (et donc avec lesquels on peut être plus sommaire). Première conséquence pédagogique, il faut éduque ou re-éduquer le cervelet à anticiper les conséquences de ses actes et l’éduquer à la douleur et au danger pour créer les réflexes de survie (qui permettent de passer le SAKI Test). Deuxième conséquence pédagogique, le cervelet ne doit pas être trop conditionné, pour ne pas avoir des ornières qui le guident en force et lui retire la souplesse de l’adaptation. Non pas s’entraîner plus mais s’entraîner mieux.
Pendant le combat lui-même, le cervelet, s’attend à certaines choses (voire il a des certitudes s’il a atteint ce qu’on appelle le sur-entraînement). Le principe de la Guerre de Ferdinand FOCH nommé couple sûreté/surprise peut passer par une exploitation de cette particularité. Sûreté pour soi en développant cette anticipation faite d’adaptation réactive (TAKAMATSU Sensei « pour que n’existe plus pour vous quelque chose comme la surprise »). Surprise pour l’autre en ne lui donnant jamais les repères qu’il attend ou en le saturant d’informations inexploitables. La technique qu’Arnaud COUSERGUE surnomme en plaisantant à demi le KURAGE RYU, la technique de la méduse est un exemple. Les principes généraux KYOJITSU TENKAN HO alterner la vérité et le mensonge ou MENKYKAIDEN maintenir l’autre dans le brouillard, trouvent leur application physiologique (et non pas psychologique cette fois, ce qui est un autre problème).
Je ne tire pas la pelote jusqu’au bout car elle est longue et il faut en laisser pour les autres…
Deuxième piste de réflexion : Faut-il étudier aussi la physiologie pour progresser dans le Bujinkan ?
J’espère vous avoir convaincu que ces résultats de recherche scientifique pouvaient avoir un intérêt dans l’étude martiale. Mieux se connaître, mieux connaître l’autre sont des points essentiels pour comprendre ce qui se passe. Au commencement de la pratique, ce qui importe n’est pas tant de savoir comment cela fonctionne mais plutôt d’avoir les bons éducatifs, les bons exercices qui permettent de progresser et très vite d’être efficace au moment voulu. Il n’est pas forcément nécessaire d’étudier la physiologie cependant cela permet d’apporter un éclairage nouveau sur la pratique et sur le combat, comme par exemple faire le tri entre les exercices toxiques et ceux qui permettent de progresser. Une fois que l’on a compris les bases, il est du ressort de chacun de se cultiver (c’est d’ailleurs ce que vous tentez de faire en ayant eut la patience et l’indulgence de me lire jusqu’ici) et dans cette veine, je pense que les élèves devraient exiger de leurs professeur la culture et l’esprit critique nécessaires pour leur enseigner les bonnes choses. Mais c’est vrai aussi des neurosciences, de l’anatomie, de la psychologie, des sciences de l’éducation, de la stratégie, de l’histoire, de la philosophie etc etc. Si l’on veut creuser la voie martiale, il faut oser aller chercher les enseignements là où ils se cachent, de la thèse de psychologie aux simples saules sous la neige en passant par les ouvrages de doctrine ou les Denshô. Le champ d’investigation est très vaste et, si l’on ne peut tout couvrir seul, il faut prendre ce qu’il y a de bon et d’utile autour de soi, si possible auprès de ceux qui ont déjà ouvert la voie (on gagne beaucoup de temps ainsi !). C’est l’esprit du SHIKIN HARAMITSU DAIKOMYO couplé au ONEGAISHIMAS. C’est l’esprit de ces deux vœux de Sensei : « devenez votre propre professeur » et « choisissez-vous un bon shihan ».
La Shidoshikaï à la quelle se rattache le dôjô de l’Ecole militaire s’est dotée d’une sorte de comité technique. Cela me paraît très bien. Il serait souhaitable de pousser le raisonnement un peu plus loin et peut-être d’envisager des contributions complémentaires en s’appuyant sur les expertises nombreuses qui existent au sein du Bujinkan en France. Réciproquement, acceptons les différences de centres d’intérêts entre les spécialistes tout en reconnaissant l’utilité de leur compétence. A titre personnel, ayant une certaine pratique des Denshos modernes que sont les manuels de combat, j’en connais les principaux atouts et limites et, à ce titre, je n’ai aucune vénération pour les « textes anciens » fussent-ils écrits il y a 800 ans. Je les prends pour ce qu’ils sont, j’en tire ce dont je suis capable et j’en fais mon miel. Aussi, vous ne me verrez pas sur ce blogue faire de longs exposés sur telle ou telle école, leur histoire et le chemin parcouru. Les principes m’intéressent plus que les noms rigolos et les enchaînements chorégraphiés que certains collectionneurs de techniques aiment à étaler. Cependant, je reconnais un grand mérite à certains passionnés quand ils sont rigoureux et compétents, c’est de permettre à d’autres d’accéder à des infos de qualité sans lesquels il n’est pas possible de se faire une idée juste des choses. Et j’en profite pour remercier une fois encore Dominique/DAI TORA qui a fait et conduit encore un travail remarquable. Il nous fait partager ses connaissances sur le forum de la Buyukaï.
Mais, surtout et c’est, à mon sens, la leçon de sagesse dans ce domaine (désolé de pontifier ainsi), il me semble qu’il faut conserver l’ouverture d’esprit tant prônée par Sensei. Pouvoir remettre en cause aujourd’hui ce qu’on a cru si juste hier afin d’aller plus loin dans le chemin que l’on a décidé d’arpenter. J’en profite pour rendre gloire à Arnaud Cousergue qui, bien que le plus haut gradé français, a prouvé qu’il ne vivait pas sur ses lauriers, qu’il était prêt à remettre en question ses méthodes pédagogiques, sa propre pratique pour devenir encore meilleur professeur et pratiquant. Ce n’est pas si courant.
Merci de votre patience et de votre attention. Amitié, Jean
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