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Archive de la Catégorie ‘Stratégie générale’

Relire “Décider dans l’incertitude” avec d’autres yeux

Chers amis,

Je vais aborder ici un ouvrage très intéressant Décider dans l’incertitude du Général Vincent DESPORTES. Référence : ISBN 978-2-7178-5335-3 éditions ECONOMICA, 15 € et je vais le regarder avec l’œil du membre du BUJINKAN.

Tout d’abord, excellente nouvelle, le BUJINKAN est une école où l’on apprend l’Art de la Guerre. Cela va peut-être choquer les plus pacifistes, tant pis pour eux, la réalité est là. Je ne dénie pas à cette belle Ecole d’apprendre plus fondamentalement à être des femmes et des hommes pleinement libres et heureux qu’à se battre, mais le chemin choisi reste la voie de la Guerre pour mieux assurer la Paix, si vis pacem para bellum et tout et tout.

Pour peu que vous ayez une petite  culture militaire tactique et stratégique,  que vous ayez parcouru le traité de l’efficacité et dans une moindre mesure le détour et l’accès de François JULLIEN (cité à plusieurs reprises dans l’ouvrage par le Gal DESPORTES) et que vous connaissiez les principes développés par le BUJINKAN (en particulier ceux que porte Arnaud COUSERGUE jusqu’à nous), cet ouvrage va :

-vous apporter des exemples, des citations, des pistes de lecture.

- vous permettre d’aborder, le cas échéant, quelques concepts militaires  qui ne vous étaient pas familiers

- mais surtout, étayer votre conviction que l’on parle exactement de la même chose dans l’étude du Bujinkan.

Ce dernier point pourrait paraître présomptueux : un art martial aussi riche que les penseurs tactiques et stratégiques. Ce n’est pas de l’orgueil, c’est bien de cela qu’il s’agit, vous allez voir pourquoi.

Tout d’abord, je vais évoquer les “réponses” d’HATSUMI Sensei rapportées par Arnaud COUSERGUE. Il était demandé à Sensei ce qu’il pensait des classiques de stratégie, en particulier SUN TZU, très souvent cité pour son action indirecte, ou encore Myamoto MUSASHI. La réponse qu’il donna fut que TAKAMATSU Sensei (mais aussi lui-même) les avait étudiés à fond et la conclusion était qu’il n’y avait rien dedans (de plus que ce que les écoles et plus tard le Bujinkan apportaient déjà). Ayant lu les dits ouvrages (traduits bien entendu), je peux dire qu’une telle réponse ne m’a finalement pas vraiment surpris. Vous pourriez me dire que ce n’est que le point de vue de Sensei, rapportés au 3ème degré, admettons tout de même qu’il ne fait aucune publicité pour les ouvrages évoqués.

Par ailleurs, si le BUJINKAN est un regroupement d’écoles, il est irrigué par les principes tactiques et stratégiques qui sous-tendent chacune d’elles. Issues des champs de bataille et ayant fait leur preuve pour avoir survécues, on peut imaginer d’emblée qu’elles sont su trouver les invariants essentiels que les Européens ont pu appeler les principes de la Guerre etc. Attention, rares sont les écoles à la lignée si ancienne, c’est pourquoi, nombre de styles récents, développés en temps de paix, sont si souvent à côté de la plaque et font porter le discrédit sur les arts martiaux comme art de guerre, n’en ayant conservé que le côté « OMOTE » en oubliant le « URA ». Donc ce qui est vrai du Bujinkan n’est pas transposable à la plupart des arts martiaux développés aujourd’hui. Evidemment, les sports de combat n’étaient même pas envisagés.

Enfin, viennent les difficultés de vocabulaire, de langage et, pour reprendre François JULLIEN, la façon dont on fait porter le sens par les mots (voir à ce sujet le détour et l’accès). Pour une même réalité à décrire, les langues utilisent des mots et images qui leur sont propres et qui ne sont pas transposables directement, image par image, dans une autre langue. Prenez n’importe quel mot japonais, il a une multitude de sens qu’un Français sera capable de comprendre tous mais avec plus de mots (qui eux-mêmes ont plusieurs sens). Tout l’art de la traduction sera donc, non pas de s’attacher à faire du mot à mot, ce qu’on comprend bien comme étant indigeste, mais bien de recouvrir la même réalité à décrire, de donner le sens. C’est un art très difficile, auquel je ne me frotterai pas, n’en n’ayant pas les aptitudes. Pour en revenir au sujet de l’ouvrage du Gal DESPORTES et du BUJINKAN, ma conviction est que les mots pour le dire sont certes différents mais le sens global est vraiment très proche.

Je vais donner seulement quelques exemples frappants sans tout dévoiler…

La notion d’adaptation est mise en avant de manière très poussée chez le Gal DESPORTES. Le BUJINKAN s’en réclame en permanence, allant jusqu’à bannir les « katas » « formes » dont les autres « rats martiaux » ont fait un de leur pilier (il y a même des champions de katas !) et privilégier les Henkas : variantes. (Les seuls katas, appelés bases, sont changés dès qu’ils sont un peu maîtrisés). Histoire de convaincre les derniers sceptiques : dans la conclusion, page 207 : « Développer les voies de l’adaptation naturelle aux circonstances : telle est ainsi la règle, du niveau tactique au politico-militaire. » Si cela, ce n’est pas exactement dans la même lignée que ce que préconise le BUJINKAN…

Liberté d’action, autonomie et le saki test : page 207 toujours : « la liberté d’adaptation autonome doit être donnée à celui qui perçoit le plus vite la nécessité ». Cela ne vous rappelle rien ?

Dans le champ de l’incertitude, le Gal DESPORTES préconise de s’en servir : ruse, aveuglement, manipulations. N’est-ce pas le fond de commerce du NINJUTSU, du Menkyo Kaiden, du Kyojutsu etc ?

Je ne vais pas insister, il faudrait faire tripler l’épaisseur du livre du Gal DESPORTES : à chaque paragraphe, on peut se dire « mais bien sûr, j’ai déjà vu ça mais le nom était différent. »

Conclusion

Mon conseil, lisez cet ouvrage avec les yeux qu’il faut et vous irez d’évidence en évidence et de découverte en découverte (car shikin haramitsu daikomyo). Vous en ressortirez plus riches et plus sûrs de la valeur de ce qui est enseigné sur le plan martial par le BUJINKAN (au moins celui que je connais). Quant à l’épanouissement de l’être, c’est un aspect qu’il faudra découvrir sans trop compter sur cet ouvrage…

Merci de votre attention et bonne lecture.

Amitiés, Jean

Mieux que la résilience, l’esprit des gogyo

Chers visiteurs, je vous livre quelques éléments de réflexion que m’ont inspirés les « gogyo », transposés au domaine stratégique. Tout d’abord, quelques rappels.

Les « gogyo » (autrement nommés sanshin no kata= forme des trois cœurs/esprits)

Les « gogyo » est en fait une série de cinq (GO=cinq en japonais) exercices de base reprenant les cinq éléments japonais : terre (CHI), eau (SUI), feu (KA), vent(FU) et vide (KU) et qui sont une partie du TEN RYAKU NO MAKI (les techniques dites « du ciel »-TEN- qui servent entre autres à apprendre à se mouvoir). Ils se pratiquent à deux, avec une attaque de UKE et une réponse de TORI (comprenant une posture, un déplacement, une riposte soit 3 esprits). Les vertus pédagogiques de ces exercices sont nombreuses et l’une d’elles réside dans le fait qu’ils ne sont pas figés : ils varient selon l’arme (ou non) détenue, selon l’attitude que l’on désire travailler etc. En fait, dès que l’on commence à être à l’aise, il est temps d’en changer. Les « gogyo » se distinguent entre eux par le déplacement dans l’espace, on s’en doute, mais aussi par la gestion temporelle de l’attaque de UKE par TORI et surtout, de manière générale, la façon de percevoir une attaque de UKE.

La résilience

Ce terme un peu abscons a été utilisé d’un côté en psychologie, d’un autre dans le Livre Blanc de la défense et de la sécurité nationale paru en 2008. Dans les deux cas, l’idée de la résilience est la capacité à se remettre, à se rétablir, à rétablir un fonctionnement normal des institutions(ou de l’équilibre psy) après un choc, une attaque, un coup dur. On pourrait dire, en termes martiaux, la capacité à encaisser et à poursuivre le combat. Cela paraît relativement simple à comprendre, un peu plus difficile à mettre en œuvre.

L’apport récent dans mon bagage technique du TACHI KUMIUCHI (les techniques au sabre de guerre) m’a fait prendre conscience d’un point auquel je n’avais pas fait suffisamment attention. Ce point est déjà identifiable dans les gogyo sans tachi mais était plus discret. De quoi s’agit-il ?

Lors des « gogyo » avec tachi, UKE attaque TORI, lequel a son TACHI au fourreau (qui attaquerait d’un coup de poing quelqu’un avec un sabre dégainé ?). C’est en prenant la posture adaptée (pour CHI no KATA, quelque chose avoisinant ICHIMONJI, posture très en ligne) que naturellement la poignée du sabre vient dans la main de TORI et qu’il peut dégainer, rendant son mouvement retour/riposte d’autant plus meurtrier.

Enseignement : en réaction à l’attaque de UKE, la protection de TORI par la posture qu’il choisit (ou qui lui vient) est en fait une préparation de la riposte. Donc, c’est UKE qui arme TORI. Cela ne fonctionne, que si la technique devient naturelle, que l’arme et le corps ne sont plus dissociés, ce qui est acquis par la pratique, grâce au travail des dits-gogyos mais aussi de l’arme considérée.

Enseignement par rapport à la résilience.

Sur le plan stratégique ou même psychologique, ce que nous apprennent les gogyo me semble plus puissant encore que la simple capacité à encaisser et à s’en remettre. On se place véritablement dans la démarche « ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort »de Nietzsche ou Shikin haramitsu daikomyo : en toute chose il y a un enseignement à tirer ». En effet, c’est le coup dur qui fourbit les armes pour réagir ou riposter.  Attention, je ne parle pas de représailles. Notez qu’il ne s’agit pas de subir mais bien de s’adapter de manière proactive.

Dans une vision géopolitique, on peut se demander à quel point nos démocraties ont intégré ce concept. Quand on étudie les engagements majeurs plus ou moins récents des Etats Unis en guerre, le potentiel de situation n’attendait qu’un déclencheur (ou un prétexte selon l’analyse que l’on en fait). Mais je ne m’avancerai pas sur ce sujet ici, à chacun de creuser sa reflexion dans ce domaine.

Il reste encore beaucoup à dire sur les gogyo, rassurez-vous, le sujet n’est pas épuisé!

Amitié, Jean

En no kiri naï, ne pas couper le lien.

En no kiri naï, ne pas couper le lien.

HATSUMI Sensei présentait en décembre un concept fort intéressant: en no kiri naï, ne pas couper le lien. Kiri celui de harakiri « couper le ventre ». D’après les commentaires développés par COUSERGUE sensei (son blogue est placé en lien) après ses quarantième et quarante-et unième voyage au Japon, ce concept véhicule l’idée de ne pas se couper d’avec notre environnement (Ciel -ten et terre chi selon la présentation taoïste) ni de l’adversaire jin.

Ce concept appelle plusieurs réflexions susceptibles d’intéresser des pratiquants de l’Ecole Militaire.

La pluspart de nos lecteurs sont familiers d’avec les principes de la Guerre tels que Foch a pu les décrire. L’un d’eux (et qui est, selon moi, le principe fondamental), concerne la liberté d’action, liberté qu’on doit préserver pour soi et diminuer chez l’autre. Si l’on comprend la liberté d’action comme s’affranchir autant que faire se peut des contraintes liées à l’environnement d’action, et ce que l’ennemi nous contraint à faire, un risque d’égarement se présente. En effet, il serait intellectuellement confortable de se dire que la meilleure façon d’éviter les relations contraignantes, qui limitent notre liberté d’action, serait de se débarrasser des dites relations, de les couper. Cette approche n’est pas  erronée, elle est même très efficace. On peut s’en rendre parfaitement compte dans le domaine conceptuel ou doctrinal: celui qui est capable de se détacher d’un carcan intellectuel, soit pour innover, soit pour violer des règles superflues, acquiert un avantage par une plus grande liberté d’action. Autre exemple, celui qui s’affranchit des routes grâce à un véhicule vraiment tout terrain, acquiert un avantage notable. De même en Taï Jutsu, on évite de saisir l’autre pour ne pas lui donner un moyen d’agir sur nous par le biais des tensions musculaires. Tout cela est connu et assez évident. La recherche de liberté d’action est excellente mais son dévoiement est  nocif.

Heureusement, le principe très simplement exprimé de en no kiri naï vient modérer la tendance de « l’extrême » liberté d’action. En effet, la dérive ultime revient à vivre coupé de tout, environnement , adversaire et éventuellement soi même. On n’est alors plus contraint par quoique ce soit, liberté totale mais on est simultanément inexistant. Attention, ce n’est pas être « zéro » dans la terminologie qu’emploient HATSUMI Sensei ou Arnaud COUSERGUE sensei. Pour éviter cet écueil qui n’est pas une caricature mais bien une tendance de certains pratiquants, il faut bien prendre en compte le principe évoqué. Ne pas couper le lien est d’abord un principe cohésif: être UN entre son esprit shin, son savoir/technique gi et ses moyens/son corps taï. Par exemple, il se place bien à rebours de ceux qui pensent, pour leur propre liberté, qu’il faut négliger son corps et que l’esprit, seul, est tout. Le principe de « rester connecté » est un principe d’unité pour soi-même.

Vis-à-vis de l’environnement et de l’adversaire, le ten chi jin, maintenir le lien est un impératif évident lui-aussi mais difficile à mettre en oeuvre. Ainsi, le guerrier doit rester relié à son environnement tout en en limitant les contraintes. Vis-à vis de son adversaire, il s’impose de prendre et conserver le contact (pour ceux qui n’y sont pas habitués, ce sont même des termes de mission militaire).

En résumé: ne pas couper le lien est un principe qui modère notre tentation d’isolement lié au concept de liberté d’action. A mon sens, ce à quoi nous devons nous entraîner dans nos exercices, est non seulement de conserver le lien mais aussi l’acquérir si on venait à le perdre. Un exercice pour cela, proposé par Hugues DECHIROT sensei, est de volontairement baisser sa vigilance, lors des attaques, pour s’entraîner à, d’une part laisser le non conscient faire son travail et d’autre part, reprendre le contact quasi instantanément.

Une interprétation plus large, plus marquée au coin de la philosophie et de la sagesse, concerne le choix de vivre dans le réel, ici et maintenant (hic et nunc) et même « au milieu de maintenant ». Être en liaison avec ce qui est, être à ce que l’on est, ce que l’on fait sans trop s’incliner vers le passé, sans trop s’incliner vers l’avenir. Ne pas couper le lien ni  avec le monde ni avec le flot du temps, car n’être que dans l’instant présent est aussi une rupture du processus fluide du temps. A ce sujet, François JULLIEN précise dans le traité de l’efficacité, la conception continu et non pas saccadée en instants successifs de la notion de temps. Ne pas couper le lien c’est aussi cela, ne pas séparer de manière tranchée des processus continus, où la fin de l’un n’est que le début du suivant.

Bonne digestion de ces quelques concepts et bon entraînement,

Amitiés, Jean

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